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L'original de cette page est en anglais.

Richard Stallman à l'Alex Jones Show

Transcription d'un entretien avec Richard Stallman, conduit par Alex Jones le 19 janvier 2012.

Alex Jones

OK, mes amis, nous vous réservons un vrai festin – on parle d'une des 10 personnes au pays d'Internet qui ont vraiment changé notre point de vue sur un tas de choses, c'est le Dr Richard Stallman. Il est développeur de logiciel et activiste de la liberté du logiciel, il est sorti d'Harvard en 1974 avec un Bachelor of Arts en physique, et a obtenu de nombreux prix, doctorats et postes de professeur pour son travail considérable.

En janvier 1984, il a donné sa démission du MIT pour commencer à travailler sur GNU, ou [phonétiquement] « gueu-nou », un système d'exploitation qui se veut entièrement libre, et il a toujours conduit ce projet depuis lors. Dr Stallman a également lancé le mouvement du logiciel libre.

En octobre 85, il a créé la Free Software Foundation (Fondation pour le logiciel libre) – Dieu merci, car rien ne fonctionnerait si on tournait encore avec Microsoft ; je ne connais rien à Internet, mais je sais au moins ça. En 1999, Stallman a appelé au développement d'une encyclopédie libre en ligne comportant un moyen pour inviter le public à y contribuer par des articles ; il est donc le père de Wikipedia.

Pendant ses années d'université, il a aussi travaillé dans l'équipe de hackers du labo d'intelligence artificielle du MIT et, ce faisant, a appris à développer des systèmes d'exploitation.

Stallman a défriché le concept de « copyleft » et c'est le principal auteur de la licence publique générale GNU (GPL), qui est la licence libre la plus largement utilisée. Depuis le milieu des années 90, il a passé le plus clair de son temps en plaidoyers politiques pour défendre le logiciel libre et en diffuser les idées éthiques, ainsi qu'en campagnes contre les brevets logiciels ou contre les extensions dangereuses de la loi sur le copyright. C'est pourquoi il est probablement le meilleur invité que nous puissions avoir pour discuter de la Russie, de la Chine et des États-Unis ; ces pays se servent tous du copyright, et admettent ensuite qu'ils s'en servent pour faire taire la libre expression.

Le projet de loi SOPA n'en est qu'une des manifestations. Et alors que ce monstre s'éloigne pour le moment, il est sûr qu'il reviendra très bientôt, en fait dans quelques semaines. Voici un communiqué de l'Associated Press : « La Cour suprême juge que le Congrès peut replacer sous copyright des œuvres du domaine public » qui sont publiées depuis des centaines d'années. C'est incroyable. Pour décortiquer les diverses horreurs de l'expansion du copyright – au point que maintenant on ne peut même plus employer certains mots, à ce qu'on dit – voici le professeur et docteur Stallman. Merci d'être venu nous rejoindre au téléphone, monsieur.

Richard Stallman
Hello.
AJ
Hello. Bon, examinons un peu tout ça. Je veux dire, que pensez-vous de ce qui est en train d'arriver en ce moment ?
RS
Eh bien, je n'ai pas lu les détails de la décision de la Cour suprême, je ne l'ai pas encore vue. Mais par le passé d'autres décisions de la Cour suprême ont dit qu'il était inconstitutionnel de replacer sous copyright quelque chose qui était dans le domaine public. Mais la Cour suprême que nous avons maintenant est très favorable aux entreprises et nous ne pouvons pas lui faire confiance pour protéger les droits de l'homme. Ils vont les donner aux corporations,1 et protéger les droits de ces corporations mais, en pratique, pas les droits des humains.
AJ
Oui, monsieur. Qu'est-ce qui vous a poussé à développer les idées qui sont devenues le mouvement du logiciel libre que vous avez mis en orbite ?
RS

Je vivais dans une communauté du logiciel libre avant la lettre dans les années 1970, quand je travaillais au labo d'intelligence artificielle du MIT. Ce dernier faisait partie d'une communauté où nous partagions le logiciel que nous développions, et tout le logiciel que nous utilisions était celui de la communauté ; nous étions heureux de le partager avec les personnes qui s'y intéressaient et nous espérions que, si elles lui apportaient des améliorations, elles les partageraient avec nous en retour ; et c'est ce quelles faisaient souvent.

Mais cette communauté disparut au début des années 80 en me laissant face à face avec le monde du logiciel privateur,2 qui était le lot commun de tous les autres utilisateurs. Et en comparaison avec la vie de liberté dont j'avais l'habitude, le logiciel privateur était hideux – moralement hideux.

Cela, je l'ai refusé. Je me suis dit que je n'allais pas accepter une vie de logiciel privateur, que j'aurais honte de ma vie si je le faisais ; aussi ai-je décidé de construire une nouvelle communauté du logiciel libre. Puisque l'ancienne était basée sur du logiciel conçu pour des ordinateurs obsolètes, il fallait repartir à zéro. J'ai donc lancé ce projet, et maintenant il y a des systèmes d'exploitation libres, maintenant il est à la rigueur possible d'utiliser un ordinateur sans passer sous la coupe des développeurs de logiciel non libre.

AJ
Mais pour en revenir au simple copyright de base sur le texte… Prenez Righthaven. Ils ont été proprement détruits au tribunal.3 Il avaient poursuivi un tas de gens tous azimuts pour avoir mis à peine un paragraphe sur un panneau de commentaires alors même que c'était clairement un tiers qui l'avait fait, et ils étaient soutenus par l'Associated Press et d'autres. Je veux dire que ça fait vraiment froid dans le dos de voir l'Associated Press et d'autres poursuivre effectivement en justice des quadriplégiques et des groupes activistes de la communauté qui aident les sans-abri, parce qu'ils avaient pris un paragraphe d'un article de journal, et dans la plupart des cas discutaient à l'évidence de leurs propres… Ils étaient cités dans l'article de journal ; ils l'ont posté sur une page de leur blog qui en parlait, pour en discuter sur le plan humanitaire ; il ne peut faire aucun doute qu'il s'agissait de liberté d'expression, et ils étaient poursuivis en justice.
RS
Eh bien, s'ils étaient allés au procès ils pouvaient gagner, les défendeurs pouvaient gagner sur la base du fair use (usage raisonnable). Le problème, c'est qu'il est difficile de le savoir à l'avance, et que cela coûte très cher d'aller au tribunal pour le découvrir. Il est donc probable que ces gens n'avaient pas assez d'argent pour défendre ce qui était peut-être leur droit… vraisemblablement leur droit. Mais à cause de la manière dont est défini le fair use dans la loi sur le copyright, ce n'est pas une permission claire et nette, plutôt une défense aux contours flous contre des accusations de violation de copyright.
AJ
Oui, c'est du cas par cas. Sans transition, d'une manière générale, et plus particulièrement en ce qui concerne SOPA, est-ce un réconfort pour vous de voir les grands blackouts,4 de voir…
RS

Tout à fait. Et ce que ça signifie, c'est que nous pouvons quelquefois vaincre le lobby du copyright quand il réclame des pouvoirs accrus. Bien entendu, nous ne les avons pas encore vaincus. Au moins, nous nous en rapprochons, et peut-être que nous les vaincrons. Mais vous tous qui m'écoutez, vous devez téléphoner à vos sénateurs aujourd'hui, parce qu'ils vont voter la semaine prochaine. Si nous ne les vainquons pas effectivement nous aurons au moins monté une campagne qui aura presque abouti.

C'est la première fois qu'il y a une telle lutte. Quand la loi sur le copyright du millénaire numérique (DMCA) est passée – la loi qui censure les logiciels capables de décoder les publications chiffrées, que vous pouvez utiliser pour casser les menottes numériques – elle est passée à la Chambre des représentants sans vote explicite. Elle ne faisait pas débat ; seuls quelques-uns d'entre nous disaient qu'elle était injuste.

Et c'est pourquoi la gestion numérique des restrictions, ou DRM, est une telle nuisance de nos jours, à cause de cette loi que le lobby du copyright a achetée en 1998, qui proscrit les logiciels capables de casser les menottes numériques. Aussi je m'oppose à tout ce que veut le lobby du copyright, quoi que ce soit, jusqu'à ce qu'ils commencent à détricoter quelques-unes des injustices qu'ils nous ont déjà fait subir.

AJ
Docteur, permettez-moi de quantifier ceci de mon point de vue de non spécialiste, et corrigez-moi si je me trompe, mais voici ce que je vois comme une injustice : ils sont en train de parler de leurs droits alors qu'ils essaient de mettre en place un système préventif, sans délibération, sans procès équitable, où les gens sont considérés comme coupables jusqu'à ce que leur culpabilité soit prouvée…
RS
Coupables jusqu'à ce que leur innocence soit prouvée, vous voulez dire.
AJ
Bon. C'était un sarcasme. Je veux dire que vous êtes coupable, point final. Oui, coupable jusqu'à ce que votre culpabilité soit prouvée, c'était une sarcasme…
RS
Oh, OK.
AJ
Mais je veux dire que vous êtes coupable d'entrée de jeu. Pour l'essentiel ils sont en train d'avaler Internet, d'avaler ce que les gens ont créé, de tout avaler comme s'ils étaient les maîtres de l'univers, et tant qu'ils ne seront pas raisonnables il ne servira à rien de discuter de quoi que ce soit avec eux, parce qu'ils ne font pas de quartier.
RS

Je suis d'accord. Mais en outre, ce qu'il font de plus subtil, c'est d'essayer de focaliser notre attention sur leurs problèmes comme si leurs problèmes avaient besoin d'être traités, tout en la détournant des problèmes qu'ils nous ont déjà mis sur le dos.

J'espère que nous vaincrons totalement SOPA, mais n'oubliez pas que la loi américaine sur le copyright leur donne déjà trop de pouvoir. Naturellement ils ne sont pas satisfaits, ils veulent toujours plus, c'est ce que le 1% fait aux 99%, mais même si nous les empêchons d'obtenir plus, ce n'est pas assez.

Nous devons viser plus loin que de juste les empêcher de faire empirer les choses. Nous devons réparer quelques-unes des injustices qu'ils nous ont déjà fait subir. Nous devons mettre fin à la guerre contre le partage, une guerre cruelle qui nous attaque tous.

Quand je parle de partage, je veux dire quelque chose de précis. Je veux dire copie non commerciale et redistribution des œuvres publiées ; des copies exactes, c'est-à-dire sans modification. C'est une liberté assez limitée, mais c'est une liberté que nous devons tous avoir pour que la guerre contre le partage se termine et que le copyright cesse d'être une tyrannie.

Cela signifie qu'ils doivent cesser d'utiliser les menottes numériques. Des tas de produits sont conçus avec des menottes numériques, de nos jours. Chaque lecteur de DVD du commerce a des menottes numériques.

AJ

Permettez-moi de donner un exemple aux gens. J'ai un studio de télévision, j'ai une émission de télévision, je fais des films. J'achète de l'équipement semi-professionnel et professionnel, et la moitié de nos difficultés techniques avec les appareils de télévision numérique, les moniteurs, les caméras, est d'avoir les clés logicielles appropriées et de faire que tous les appareils se parlent entre eux quand ils sont branchés. Le système doit certifier que j'ai le droit de lire la vidéo que je mets dedans, il m'espionne en permanence et fout le merdier dans toute de mon opération. Je passe ma vie à me mettre en conformité avec ce truc. Et je l'ai acheté ! Et me voilà en train de l'utiliser pour produire de la télévision. Comme les 80 inventeurs d'Internet l'ont souligné,5 cette SOPA paralyserait Internet en mettant toutes ces restrictions préventives sur le matériel.

RS

Eh bien, oui. Le pire, avec SOPA, c'est qu'il devient facile de fermer n'importe quel site web où le public met des trucs en ligne. Il suffit d'accuser quelqu'un d'avoir posté quelque chose qui viole un copyright pour qu'il devienne presque impossible de maintenir ce site en ligne. C'est pourquoi Wikipedia a décidé de s'éteindre hier ; parce qu'avec les règles de SOPA il serait impossible de faire fonctionner une chose ressemblant, même très vaguement, à Wikipedia.

Cela dit, après l'émission j'aimerais que vous m'en disiez plus sur les détails précis de vos problèmes avec ces systèmes de télévision, ou bien que votre technicien me les explique, parce que c'est un domaine que je ne connais pas. J'aimerais en connaître les détails

AJ
Bien sûr, si vous voulez, docteur. J'ai ici justement deux ingénieurs qui peuvent vous expliquer ça. Mais vous savez, il y a des postes de télévision derrière moi au journal du soir, qui sont numériques, et pour simplement y connecter des câbles pour parler à un invité par Skype, ou pour avoir un fond bleu derrière moi, il y a maintenant – dans toutes les télévisions du commerce, qu'elles soient semi-professionnelles ou professionnelles – un filtre qui scanne le flux que j'envoie pour voir si par hasard il ne serait pas sous copyright ; cela n'en finit pas. Pour utiliser un logiciel, on doit avoir le dongle dans la machine, et ça fait foirer…
RS

C'est parce que vous utilisez du logiciel privateur. Vous voyez, il y a juste deux possibilités : ou bien les utilisateurs contrôlent le programme, ou bien le programme contrôle les utilisateurs. Ce que vous êtes en train de constater, c'est qu'avec le logiciel privateur le logiciel contrôle les utilisateurs.

Maintenant, qu'est-ce que le logiciel privateur ? C'est n'importe quel logiciel pour lequel les utilisateurs n'ont pas la liberté de l'exécuter comme ils le souhaitent, d'étudier et de modifier le code source, et de le redistribuer avec ou sans modification. Ainsi…

AJ
Bien sûr, juste pour mettre les choses au clair, docteur…
RS
… contrôle. Mais avec Windows ou MacOS ou Skype, le logiciel contrôle les utilisateurs. C'est pourquoi je n'utiliserai jamais rien de tout ça.
AJ
En fait c'est la machine qui nous surveille et nous change en esclaves de manière préventive. Une bonne part de notre opération s'effectue sur des systèmes Linux, je ne suis pas technicien…
RS
Euh-euh, ce ne sont pas des systèmes Linux, ce sont des systèmes GNU, et vous parlez là de mon travail.
AJ

Vous avez raison, vous êtes le père de tout ça avec GNU, dont le reste est issu. Des systèmes GNU, nous en avons des tas, un de nos techniciens se passionne pour votre travail et a essayé d'installer de cette façon pas mal des choses qui nous entourent.

Mais en dehors de ça, quand j'ai une opération assez importante (pas vraiment très importante, à peu près 34 personnes), quelquefois nous sommes pressés, nous devons acheter un logiciel pour faire l'émission, nous devons acheter de l'équipement (je veux parler de machins à transistors), de l'équipement qui ne marche pas aussi bien. Tout ce que je dis, c'est que ça fait tout foirer.

RS
Le matériel peut être malveillant aussi. Et le chiffrement de la vidéo entre un ordinateur et un moniteur est un exemple de fonctionnalité malveillante matérielle qui a été introduite dans presque tous les PC modernes par une conspiration de corporations…
AJ
Oh oui !
RS

… qui comprennent des sociétés de matériel et des sociétés de média. Vous pouvez voir le résultat ! Ils achètent des lois comme la DMCA pour interdire aux gens de s'en affranchir, et ensuite ils peuvent concevoir la technologie qu'ils nous destinent de manière à nous piéger comme ils veulent.

Donc ce que vous voyez, c'est que le logiciel privateur… Même quand c'est le matériel qui est malveillant, il doit se servir de fonctionnalités malveillantes, donc le logiciel privateur est impliqué également. Et quand le logiciel est privateur il est probable qu'il contient des fonctionnalités malveillantes pour espionner, pour imposer des restrictions, et il y a même des portes dérobées [backdoors] qui acceptent des commandes à distance pour faire des choses.

AJ

C'est là que je voulais en venir, monsieur. Nous parlons à Richard Stallman, inventeur du logiciel libre, créateur, gourou, une sorte d'Obi-Wan Kenobi. Beaucoup de ce qui existe aujourd'hui comme seule alternative aux moyens employés par le Borg des corporations pour nous opprimer provient en fait de ses idées.

Mais poursuivons là-dessus, doc. Ce que vous êtes en train de décrire, doc, c'est ce que je dis. J'ai essayé de me procurer les systèmes les plus libres possibles et je dis que dans beaucoup de cas ils n'existent pas. Mes fonds ne me permettent pas d'engager une armée de gens formés au logiciel libre pour ne serait-ce qu'essayer. Ce que vous dites est vrai. Il y a tous ces chevaux de Troie qu'on trouve à l'intérieur de chaque truc, et en plus je les paie. C'est de la saleté quel qu'en soit le prix parce que l'ensemble du système est bridé par ces menottes. Tout ce que ça fait, c'est d'étouffer complètement l'innovation comme vous l'avez dit il y a trente ans.

RS
Hmm-hmm. Pourtant cela fait pire que de d'étouffer l'innovation. Vous voyez, l'innovation est la vache sacrée des gens qui prétendent qu'ils ont besoin de nous imposer des restrictions. Ils disent que s'ils peuvent nous les imposer ils feront plus d'innovation. Mais l'innovation peut être bonne ou mauvaise. La démocratie a été une innovation, à une époque. La tyrannie aussi. Donc l'innovation peut être à notre service…
AJ
Les armes biologiques ont été une innovation, à une époque.
RS
L'innovation ne peut être à notre service que si pouvons décider quelles innovations nous acceptons et lesquelles nous rejetons. Je ne considère pas l'innovation comme suffisamment importante pour que ça justifie de nous ôter la liberté. Oui, je voudrais de l'innovation, tout le reste étant égal par ailleurs, à supposer que nous ayons la liberté. Mais quand quelqu'un donne comme argument « abandonnez votre liberté pour avoir plus d'innovation », c'est littéralement un cheval de Troie.
AJ
C'est très bien dit, mais ce que je veux dire c'est qu'ils sont… Chacun sait que les trucs de Microsoft marchent horriblement mal parce qu'ils sont pleins de portes dérobées, de systèmes espions, et que c'est juste de la cochonnerie. Parce que, excusez mon français, parce que ce sont des obsédés et des cinglés du contrôle ; Bill Gates !
RS
Oui. Mais ce n'est pas juste Microsoft. Je doit souligner qu'Apple est pire encore…
AJ
Oh oui.
RS
Et Amazon est horrible. Le « Swindle»6 d'Amazon, une liseuse, est reconnu pour avoir des fonctionnalités espionnes ; naturellement il a des menottes numériques, et il a une porte dérobée pour effacer les livres. Saviez-vous qu'Amazon a effacé des milliers de livres à distance en 2009 ?
AJ
Oui, « 1984 » !
RS
Exact. Quelqu'un a écrit qu'ils ont épuisé le stock d'ironie d'une année entière en démontrant la nature orwellienne de leur produit, qu'ils ont appelé « Kindle » parce qu'il est conçu pour brûler nos livres.7 Mais ils l'ont démontré en effaçant le livre d'Orwell.
AJ
Oh, voilà autre chose. Ils ont ce truc de Kazaa [Note : le système d'empreinte de contenu de YouTube a en fait été breveté par AudibleMagic en 2007] dans lequel j'avais obtenu des droits sur de la musique. Je l'ai envoyée sur YouTube, mais parce que c'est dans une certaine liste, soudain le système arrête la musique dans ma vidéo que des millions de personnes sont en train de regarder, et bien que j'aie transmis à YouTube des lettres montrant que j'ai une licence, cela ne compte pas parce que l'ordinateur a reconnu la musique et l'a arrêtée. Ils admettent maintenant qu'ils pourraient effacer ma voix de ces gros systèmes en quelques heures avec la même technologie. Je veux dire, vous parlez du danger que tous les livres soient numériques… Ils pourraient juste pousser un bouton…
RS
Voilà pourquoi je ne veux utiliser aucun système de ce type. Je n'utiliserai jamais rien qui ressemble au Kindle d'Amazon pour mes livres parce que je veux avoir des livres que je puisse lire sans aucune technologie privatrice ; je veux les acheter sans m'identifier, et je ne suis pas d'accord pour signer un contrat pour les obtenir. Si j'achète un livre imprimé sur papier, je peux le faire en espèces dans une librairie. Je ne signe pas de contrat et mes yeux peuvent voir les lettres sans aucune aide, si ce n'est peut-être des lunettes. Je ne suis pas obligé de me procurer quelque technologie secrète juste pour voir quelles lettres il y a dans le livre.
AJ
Ouah.
RS
Donc je n'utiliserai jamais ces e-books, sous aucun prétexte, et j'espère que vous vous joindrez à moi. Si vous voulez en lire plus sur le sujet, regardez http://stallman.org/articles/ebooks.pdf. À la fin il y a un lien vers un endroit où vous pouvez vous inscrire pour participer à notre campagne contre les systèmes d'e-books tyranniques.
AJ
J'avais lu quelques-uns de vos écrits sur le sujet, mais à la manière dont vous le présentez, on peut voir vraiment comment ça marche. Je veux dire, c'est de la tyrannie. Les corporations ont conçu le web actuel comme une tyrannie, consciemment comme vous l'avez dit. Et ce qui me rend malade, c'est que lorsque nous achetons ces licences et cet équipement, nous payons pour leur cheval de Troie, pour qu'ils se comportent de manière plus qu'orwellienne.
RS
Bon, je ne dirais pas « plus qu'orwellienne ». Après tout Oceania faisait des choses encore pire que de détruire des livres, ils assassinaient des gens, tout simplement. Mais ce qui est important c'est de rejeter ces systèmes ; c'est l'idée de base du mouvement du logiciel libre – je n'accepterai pas les systèmes qui sont conçus pour m'ôter la liberté.
AJ
OK, docteur, je vais essayer tout de suite de contacter un des ingénieurs pour vous donner toute l'information que vous souhaitez, et je vais vous dire au revoir pour la pause. Peut-être même que vous pourriez revenir de l'autre côté pendant quelques minutes et nous en dire plus sur les solutions. Mais c'est passionnant d'écouter ce que vous nous dites ; tous les points que vous soulignez ont un sens absolument limpide.

[Pause]

Alex Jones

Richard Stallman, Dr Richard Stallman, créateur du système GNU, logiciel libre sur quoi presque tout est basé aujourd'hui, Linux et le reste, est notre invité aujourd'hui pendant encore cinq minutes. Il va s'absenter quelques temps mais, espérons-le, dans quelques mois nous serons en mesure de l'avoir avec nous pendant une heure entière parce que tout ce dont il parle colle parfaitement ; parce que je ne suis pas technicien en informatique, mais que je vis dedans 12 à 14 heures par jour – nous ne sommes pas loin d'être une entreprise d'Internet, même si nous sommes aussi sur la radio commerciale et sur le satellite XM – et j'ai fait l'expérience de ce dont il parle ; tous les points qu'il souligne se rattachent tout à fait à ce que je vois ici sur le terrain en tant que non spécialiste. Mais je lui ai demandé son avis sur quelques trucs intéressants pendant la pause.

Nous avons les articles8 – nous nous sommes fait envoyer les documents internes par les dirigeants de la Time-Warner après en avoir soupçonné l'existence – montrant un exemple de ces chevaux de Troie qui sévissent dans les systèmes TiVo, dans les réseaux câblés de la Time-Warner, et ailleurs.

Quand ils ont censuré un épisode de la série télévisée de Jesse Ventura, il était passé une fois. Le Congrès est devenu fou à propos des camps de la FEMA,9 leur a ordonné de ne plus passer l'émission – c'est sorti plus tard au Congrès, et ce fut un tollé – et soudain elle disparut des magnétoscopes numériques dans tout le pays, des systèmes câblés, de tout ce que vous voulez, elle disparut. Nous avons reçu confirmation d'un des bureaux de la Time-Warner qu'ils ont reçu l'ordre de pousser le bouton. Ils n'avaient jamais vu ça.

Mais le fait est que vous payez pour le câble, vous avez un magnétoscope numérique, vous faites un enregistrement et puis ils viennent l'effacer. Et je sais que vous voulez en voir la preuve. Je vais vous la faire parvenir, docteur. Mais si c'est vrai, qu'est-ce que vous en pensez ?

Richard Stallman
C'est juste un autre exemple des restrictions que le logiciel non libre impose aux utilisateurs ; c'est une injustice. Si vous regardez autour de vous tous les logiciels non libres dont vous avez entendu parler, vous savez, les divers produits qui ont du logiciel non libre à l'intérieur, aucun ne devrait être comme ça.
AJ
Oui, ce qui se passe est très, très triste, nous achetons notre propre prison. En 3 ou 4 minutes, parce que je sais que vous devez partir, docteur, avez-vous d'autres solutions et comment devrions-nous nous y prendre pour affaiblir le pouvoir du Borg des corporations ?
RS

Eh bien, dans les divers domaines de la vie nous voyons les corporations prendre le contrôle de notre gouvernement et utiliser ce pouvoir pour faire du mal à la plupart des gens. Naturellement, il y a la crise financière, et tous les Américains risquent la saisie hypothécaire. Un grand nombre de ces saisies sont frauduleuses, les banques commettent une fraude quand elles les font, et actuellement nous faisons pression sur Obama pour qu'il ne les laisse pas s'en tirer comme il en a l'intention. Il y a quelques États où les procureurs généraux [Attorney General] essaient de poursuivre les « banksters » pour leurs saisies frauduleuses et, aujourd'hui, il y a des manifestations conduites par Move On. Je vais à l'une d'elle cet après-midi, mais ce n'est qu'un exemple.

Évidemment, les banques ont déclenché le ralentissement économique en achetant la dérégulation au Congrès. Et puis, regardez par exemple l'industrie agroalimentaire qui a pour l'essentiel écrasé les exploitations familiales aux États-Unis et maintenant obtient des subsides énormes pour ces corporations. Ces subsides étaient à l'origine destinés à aider les agriculteurs indépendants, et c'était justifié. Mais de nos jours ce ne sont que des subsides aux grandes entreprises. Et puis regardez l'industrie privée des prisons, qui est une très bonne raison…

Ils utilisent des prisonniers, ils font travailler les prisonniers, mais c'est l'entreprise qui récolte l'argent. Les prisonniers sont payés 50 cents par jour, ce qui est encore plus avantageux pour elle que de recruter quelqu'un au Mexique ou en Chine. Et voilà une raison d'emprisonner plus d'Américains parce que cela représente en réalité une main-d'œuvre en esclavage.

Et puis regardons les compagnies pétrolières, qui font pression pour brûler toutes les ressources de notre planète. Vous avez peut-être suivi le combat pour bloquer le pipeline de Keystone, la rôtissoire de planète taille XL, mais il n'est pas encore mort.

Qu'est-ce qu'il y a de commun à tout cela ? C'est que les corporations ont le pouvoir. Donc nous devons nettoyer la politique. Nous devons extirper de la politique l'argent des corporations.

J'ai acheté un livre hier, permettez-moi de vous en lire le titre exact. C'est Corporations Are Not People (les corporations ne sont pas des gens), de Jeffrey Clements. Il propose un amendement à la Constitution qui dise que « non, quand la Constitution donne des droits aux gens ou aux personnes, elle ne parle pas des corporations ».

AJ

Le pouvoir de donner aux corporations des droits qui leur permettent de piétiner les nôtres, c'est très, très effrayant. Pour ceux qui ne le savent pas, il ne pouvait même pas y avoir dans ce pays de corporation au sens moderne avant les 130 dernières années à peu près. Auparavant, elles duraient juste assez longtemps pour construire un pont ou effectuer un certain type de programme. Je comprends qu'une petite société ait une corporation pour rassembler les différentes personnes concernées, mais l'idée de lui donner plus de droits qu'à des humains, et de la faire diriger par ces escrocs…

Je veux dire, prenez Mitt Romney : il a la plus grande partie de sa fortune aux Îles Caïman, il se balade partout en donnant des leçons à tout le monde, et il ne paie presque pas d'impôt.

RS
Il dit que les corporations sont des personnes, et quelqu'un a fait remarquer que si c'est vrai, alors c'est un tueur en série.10
AJ
Ha-ha ! Oui j'ai vu ça !
RS

Je ne veux pas non plus abolir les corporations, mais nous devons abolir le pouvoir politique des entreprises. Dans ce pays, on considère comme acquis que les entreprises puissantes ont un droit de veto sur tout. Cela signifie que l'on considère comme acquis que nous ayons perdu notre démocratie. Quand on y pense, on ne peut qu'être dégoûté et dire que ça doit changer.

Procurez-vous ce livre, parce qu'il explique pourquoi ce n'est pas un accident que la Cour suprême ait donné aux corporations un pouvoir illimité de payer les campagnes de pub des politiques. C'est le point culminant de 40 ans – ou peut-être 35 ans – de campagne pour faire bénéficier les corporations des droits de l'homme.

AJ
C'est très, très dangereux, et maintenant ces corporations sont en train de détruire notre souveraineté, notre contrôle local. Dr Stallman, merci infiniment d'avoir passé du temps avec nous et donnez-nous à nouveau l'adresse de votre site web et des autres sites que vous trouvez importants.
RS
Pour le logiciel libre, allez voir le site de la Free Software Foundation c'est-à-dire http://fsf.org. Vous pouvez adhérer si vous le souhaitez. Pour mes autre causes politiques, allez voir http://stallman.org. Si vous voulez rejoindre notre combat contre les menottes numériques (DRM), allez sur http://defectivebydesign.org. Et pour le danger des e-books et la manière dont ils nous ôtent la liberté, jetez un œil à http://stallman.org/articles/ebooks.pdf.
AJ
Très bien, doc, merci pour votre temps. Pour conclure – je rappelle vos paroles – il est passionnant qu'il y ait une telle prise de conscience du pouvoir de l'industrie du copyright, et du fait que Hollywood et les autres s'imaginent contrôler l'univers connu. Ceci ne leur a sûrement pas échappé. Que prévoyez-vous qu'ils vont faire maintenant ? Comment…
RS

Ils trouveront un autre moyen. Vous voyez, que nous vainquions SOPA ou non, même si nous la vainquons, ce sera évidemment parce que les mesures qu'ils voulaient prendre allaient causer énormément de dégâts à tout ce qui les entoure. Mais s'ils proposent autre chose qui leur donne plus de pouvoir sans faire de mal aux autres sociétés, ils pourraient encore s'en tirer.

Cela veut dire que nous avons encore un long chemin à faire pour renforcer notre opposition au point de pouvoir défaire quelques-unes des mesures injustes qu'ils ont déjà mises dans la loi sur le copyright.

AJ
C'était tellement brutal, style bouledogue dans un magasin de porcelaine, qu'ils n'ont pas pu la faire passer, mais ils reviendront. Et cela montre… Je veux dire, rappelez-vous il y a cinq ans, quand McCain a dit : « Faisons passer une loi où, sans aucun juge, sans aucun jury, nous tuons tout simplement votre ordinateur si nous pensons que vous avez porté atteinte au copyright. » Je veux dire, c'est renverser complètement notre Magna Charta, notre Constitution. C'est de la tyrannie caractérisée, doc.
RS
Absolument. Mais c'est ça la grande entreprise. Elle ne veut que le pouvoir et n'a de respect pour rien.
AJ
Ouah ! Eh bien, j'ai hâte de m'entretenir à nouveau avec vous. Merci infiniment, docteur.
RS
Bon hacking ! Merci de m'avoir donné cette occasion.
AJ
Oui, merci d'avoir passé du temps avec nous .

Notes de traduction
  1. Corporation : ce mot est pris ici dans le sens de « société anonyme » (douée de personnalité juridique) qu'il a aux États-Unis. Il n'a pas été traduit pour ne pas alourdir le texte. 
  2. Autre traduction de proprietary : propriétaire. 
  3. Righthaven est un « troll du copyright ». Cette société, créée en 2010, avait des accords avec certains journaux pour faire des poursuites judiciaires contre les opérateurs de sites web qui mettaient en ligne sans permission des extraits de leurs articles. En 2011, plusieurs procès se sont soldés au détriment de Righthaven. La société a depuis été attaquée à son tour et finalement démantelée. 
  4. Blackout SOPA est une initiative de plusieurs organisations de défense de la liberté du web, dont la FSF. Le 18 janvier 2012, plus de 7000 sites web américains, y compris Wikipedia et la version anglaise de Google, ont remplacé tout ou partie de leurs pages (ou seulement leur logo) par un appel sur fond noir à protester contre SOPA et PIPA
  5. Il s'agit d'une lettre ouverte adressée aux membres du Congrès des États-Unis, le 15 décembre 2011, par 83 inventeurs et ingénieurs d'Internet. 
  6. Swindle : escroquerie. 
  7. To kindle : enflammer. 
  8. Il s'agit probablement de deux articles parus le 2 décembre 2010 et le 15 janvier 2011 sur infowars.com. 
  9. Agence fédérale des situations d'urgence. 
  10. Mitt Romney a longtemps été PDG de Bain Capital, un fonds d'investissement qui a conduit plusieurs sociétés à la faillite tout en maximisant les profits des investisseurs. 

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