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[Traduit de l'anglais]

Entretien avec Richard Stallman pour KernelTrap.org (2005)

Entretien avec Richard Stallman mené par Jeremy Andrews en 2005
Source : http://kerneltrap.org/node/4484 [archivé]


Richard Stallman a fondé le projet GNU en 1984 et la Free Software Foundation (Fondation pour le logiciel libre) en 1985. Il est également l'auteur original de nombreux outils de développement très connus et très utilisés, comme la collection de compilateurs GNU (GCC), le débogueur symbolique GNU (GDB) et GNU Emacs.

Pour mieux comprendre Richard Stallman et le projet GNU, je vous recommande de commencer par lire la page « Philosophie ». Vous y trouverez quantité d'informations.

Nous avions commencé cette entrevue par courrier électronique, mais avons dû finir par téléphone car Richard Stallman s'est cassé le bras en tombant. Il a eu la gentillesse de discuter longuement avec moi de son premier contact avec les ordinateurs, de ses débuts au Laboratoire d'intelligence artificielle (IA), de l'état actuel du GNU Hurd, de son rôle à la Free Software Foundation, des problèmes que posent les logiciels privateurs, et de bien d'autres choses encore. Les propos suivants offrent un aperçu du chemin parcouru et des défis auxquels nous sommes encore confrontés.

Contexte

Jeremy Andrews : Quand as-tu commencé à travailler sur ordinateur ?

Richard Stallman : J'ai commencé à lire des manuels et écrire des programmes sur papier vers 1962. C'est en 1969 que j'ai vu et utilisé un véritable ordinateur pour la première fois.

JA : Quels types de programmes écrivais-tu avant de voir et d'utiliser effectivement un véritable ordinateur ?

Richard Stallman : Ils étaient vraiment très simples, comme la sommation des termes d'un vecteur de nombres. Peu après mes débuts sur un véritable ordinateur, j'ai conçu un langage informatique basé sur la substitution de chaînes. Un peu comme le SNOBOL, bien que je n'aie jamais utilisé SNOBOL.

Ensuite, la première chose que j'ai commencé à écrire lorsque j'ai pu utiliser un véritable ordinateur… J'avais vu le langage PL/I et avais été impressionné par ses nombreuses fonctionnalités. Cependant, il y en avait une dont il ne disposait pas : la convention de sommation utilisée en analyse tensorielle. J'ai alors commencé à écrire un pré-processeur pour PL/I qui la reconnaîtrait. Je ne l'ai jamais terminé, mais j'ai effectivement réussi à en faire fonctionner certaines parties. Je l'ai écrit initialement en PL/I ; et nous avons alors découvert que la machine disponible ne pourrait pas en accommoder ne serait-ce qu'une seule passe (à ce stade, j'en avais déjà écrit pas mal de morceaux sur papier, en PL/I). J'ai alors commencé à le réécrire en assembleur, mais après avoir réécrit quelques passes j'ai appris l'existence de choses comme les listes et le Lisp, et je me suis désintéressé des langages de type PL/I.

JA : Quand tu es sorti de Harvard en 1974 avec un bachelor en physique, comment envisageais-tu d'utiliser ton diplôme ?

Richard Stallman : J'ai pensé que je pouvais travailler en physique théorique ; mais le plaisir de programmer, domaine où je pouvais faire de réels progrès et voir les résultats, a finalement surpassé le plaisir d'étudier la physique.

La vie au labo d'IA

JA : De quelles tâches t'occupais-tu au Labo d'IA dans les années 70 ?

Richard Stallman : Essentiellement du développement de systèmes d'exploitation, mais j'ai aussi travaillé sur un projet de recherche d'IA avec le professeur Sussman ; nous avons développé le retour sur traces dirigé par les dépendances.

JA : Qu'est-ce que le retour sur traces dirigé par les dépendances ?

Richard Stallman : On fait des hypothèses, et à partir de celles-ci et de faits donnés on tire une conclusion. Cela peut conduire à une contradiction ; si c'est le cas, au moins une des hypothèses qui a mené à cette contradiction doit être erronnée. On enregistre quelle combinaison d'hypothèses correspond à la contradiction, de manière à pouvoir déduire que cette combinaison ne peut pas être totalement vraie. Ensuite, on revient en arrière en modifiant les hypothèses, mais en n'essayant jamais un ensemble d'hypothèses qui inclut une combinaison reconnue comme contradictoire. En fait, c'était une technique de raisonnement utilisée depuis longtemps. Elle est aussi connue sous le nom d'analyse de preuves, mais elle n'avait jamais été utilisée jusqu'alors en raisonnement automatisé.

JA : Quel a été le résultat de ce projet de recherche ?

Richard Stallman : Nous avons publié un article. Cette technique a été reprise par d'autres personnes plus tard, donc il semble qu'elle soit devenue une partie de l'IA.

J'ai aussi appris à mieux comprendre les circuits électriques. Le programme que nous avions écrit en application de cette technique servait à la compréhension des circuits électriques. En imitant ce programme, je pouvais comprendre les circuits bien mieux qu'auparavant.

Le projet GNU et la Free Software Foundation

JA : L'histoire de ta confrontation aux programmes d'imprimantes non libres, au début des années 80, est vraiment très connue. Cet incident t'a poussé à créer le projet GNU en 1984 et la Free Software Foundation en 1985. Tu es resté très actif dans ce mouvement depuis lors, que ce soit en tant qu'orateur public ou en tant qu'auteur prolifique de logiciels libres. Parmi tes nombreuses réalisations des deux dernières décennies, de laquelle es-tu le plus fier ?

Richard Stallman : Ce dont je suis fier, c'est que nous ayons créé une communauté dans laquelle les gens peuvent utiliser l'informatique tout en coopérant librement.

JA : Quels sont les plus grands défis auxquels vous faites face aujourd'hui ?

Richard Stallman : Les brevets logiciels. La DMCA (loi sur le copyright du millénium numérique). Le broadcast flag (drapeau d'émission). Les circuits intégrés avec des spécifications techniques secrètes. Les plateformes Java privatrices.

Autrement dit, les efforts concertés de gens détenant le pouvoir de mettre fin à notre liberté.

JA : Y a-t-il un plan pour essayer de résoudre ces problèmes ?

Richard Stallman : S'agissant des lois américaines, pas vraiment. Dans les pays qui n'ont pas encore ces lois, nous pouvons essayer d'empêcher leur adoption.

JA : C'est un peu effrayant.

Richard Stallman : En effet.

« Logiciel libre » contre « open source »

JA : Tu dois régulièrement expliquer les différences entre « logiciel libre » et « logiciel open source », et pourtant les médias continuent à confondre ces deux termes. Pour nos lecteurs qui pourraient donc faire eux-même la confusion, peux-tu expliquer les différences et pourquoi il est important de mettre les choses au point ?

Richard Stallman : « Logiciel libre » et « open source » sont les slogans de deux mouvements différents qui ont des philosophies différentes. Dans le mouvement du logiciel libre, notre objectif est d'être libres de partager et de coopérer. Nous disons que le logiciel privateur est antisocial car il piétine la liberté des utilisateurs, et nous développons le logiciel libre pour y échapper.

Le mouvement open source privilégie ce qu'il considère comme un modèle de développement techniquement supérieur donnant d'habitude des résultats techniquement supérieurs. Les valeurs qu'ils citent sont les mêmes que celles auxquelles Microsoft se refère : des valeurs étroitement pratiques.

« Logiciel libre » et « open source » sont aussi tous deux des critères pour les licences de logiciel. Ces critères sont rédigés de manières très différentes mais les licences acceptées sont essentiellement les mêmes. La différence principale est d'ordre philosophique.

Pourquoi la philosophie est-elle importante ? Parce que les gens qui n'accordent pas de valeur à leur liberté la perdront. Si on donne aux gens la liberté mais qu'on ne leur apprend pas à l'apprécier, ils ne la conserveront pas longtemps. Il ne suffit donc pas de diffuser le logiciel libre. Nous devons enseigner aux gens à réclamer la liberté, à se battre pour la liberté. Alors nous pourrons être capables de surmonter des problèmes auxquels je ne vois aucune solution aujourd'hui.

« GNU/Linux »

JA : Une autre source de confusion fréquente est le nom « GNU/Linux ». En quoi la contribution du projet GNU est-elle si significative qu'elle doive être dans le nom du système d'exploitation, en particulier si on la compare à d'autres composants majeurs de tout système d'exploitation basé sur le noyau Linux, comme XFree86 ?

Richard Stallman : Ce n'est pas une coïncidence si le code que nous avons écrit pour le système GNU est la plus grande contribution au système GNU/Linux à ce jour. Bien d'autres personnes ou projets ont développé des programmes libres que nous utilisons à présent dans le système ; TeX, le code BSD, X11, Linux et Apache en sont des exemples notables. Mais c'est le projet GNU qui a entrepris de développer un système d'exploitation libre complet. Le système combiné que nous utilisons aujourd'hui est fondé sur GNU.

JA : En parlant de GNU Linux…

Richard Stallman : Je préfère prononcer « GNU slash Linux », ou « GNU plus Linux ». Lorsque tu dis « GNU Linux » cela induit une interprétation trompeuse. Après tout, nous avons GNU Emacs, la version d'Emacs qui a été développée pour GNU. Si tu dis « GNU Linux », les gens penseront que ça désigne une version de Linux qui a été développée pour GNU, ce qui n'est pas la réalité.

JA : Tu essaies au contraire de souligner que c'est une combinaison des deux.

Richard Stallman : Exactement. C'est l'ensemble GNU plus Linux…

JA : Qui constitue le système GNU+Linux que tout le monde utilise.

Richard Stallman : Exactement.

JA : Quel est l'avantage pour les gens d'utiliser le terme GNU/Linux ?

Richard Stallman : Les gens savent que Linus Torvald a écrit son programme, Linux, pour s'amuser. Et les gens savent que Linus Torvald n'a pas dit que c'était mal d'empêcher les utilisateurs de partager et de modifier le logiciel qu'ils utilisent. S'ils pensent que c'est lui qui a initié notre système et qui est le principal responsable de son existence, ils auront tendance à suivre sa philosophie et notre communauté en sera affaiblie.

Le fait qu'un système d'exploitation existe parce qu'un étudiant a pensé que c'était un projet amusant est une anecdote intéressante. Mais la véritable histoire est que ce système existe parce que des gens étaient déterminés à se battre pour la liberté et avaient la volonté de travailler pendant des années s'il le fallait. C'est une histoire qui enseigne aux gens une chose qui vaut la peine d'être apprise.

Quand ils l'oublient, ils commencent à dévier vers les valeurs pratiques, mais superficielles, partagées par le mouvement de l'open source et par Microsoft, l'idée que l'unique chose qui compte dans un logiciel est s'il fait le travail demandé et combien il coûte.

JA : Ce qui commence à répondre à ma prochaine question : qu'est-ce qu'on perd quand les gens refusent d'utiliser le terme GNU/Linux ?

Richard Stallman : Ce qu'on perd, c'est une opportunité d'éduquer les gens. Le logiciel est tout aussi libre quel que soit le nom qu'on lui donne – si tant est que la distribution utilisée soit réellement libre. Mais la seule distribution GNU/Linux libre que je connaisse est Ututo. La plupart des versions du système GNU/Linux ne sont pas entièrement libres. Tous les distributeurs commerciaux y mettent du logiciel privateur. Et il y a aussi Debian, qui maintient clairement séparé tout le logiciel non libre, mais le distribue. Et ceux qui vendent Debian GNU/Linux ajoutent souvent quelques programmes privateurs en « bonus »… Ils incitent les gens à considérer comme un bonus le fait de ne plus avoir leur complète liberté.

Si on utilise une version de GNU/Linux qui ne contient pas de logiciel privateur, alors en pratique la situation ne dépend pas du nom qu'on lui donne. Mais la situation où nous risquons de nous trouver dans cinq ans dépend de ce que nous nous enseignons les uns aux autres aujourd'hui.

Une rose sentirait toujours aussi bon si on l'appelait autrement, mais si on l'appelait oignon on jetterait le trouble dans l'esprit des cuisiniers.

GNU/Hurd

JA : Le GNU Hurd a été en développement pendant une dizaine d'années. Il a été question de la sortie d'une version 1.0 il y a plus d'un an, mais elle a été reportée à cause de quelques fonctionnalités manquantes. Où en est ce projet ?

Richard Stallman : Le Hurd fonctionne et ce qui manque est graduellement ajouté, mais aujourd'hui ce sont les versions de GNU basées sur Linux qu'on utilise pour les usages courants.

JA : As-tu la moindre idée de la date à laquelle nous verrons sortir la version 1.0 ?

Richard Stallman : J'ai peur que non, à mon grand regret. Beaucoup de développeurs du Hurd semblent avoir décidé qu'ils doivent le réécrire afin qu'il fonctionne avec un autre micronoyau (L4). J'ai été déçu d'apprendre cela et maintenant tout porte à croire qu'il faudra encore quelques années pour que le Hurd soit utilisable.

Au moins, nous avons tout de même un noyau libre qui fonctionne avec GNU.

JA : Après la sortie du Hurd, est-ce que le projet GNU se concentrera uniquement sur un système GNU construit autour de ce noyau, ou continuera-t-il à étendre sa gamme de noyaux libres ?

Richard Stallman : Nous continuerons à gérer les versions du système GNU basées sur Linux, aussi longtemps qu'elles resteront populaires.

JA : Comment devra-t-on se référer au système d'exploitation basé sur le Hurd ? GNU Hurd, ou GNU slash Hurd ?

Richard Stalman : C'est le système d'exploitation GNU, et le Hurd est son noyau. Néanmoins, puisqu'il est si courant pour les gens d'utiliser des versions de GNU basées sur le noyau Linux, il est utile de distinguer les deux en disant GNU/Linux et GNU/Hurd, qui sont deux versions différentes du système GNU avec différents noyaux.

JA : Quels seraient les avantages pour l'utilisateur d'un système GNU/Hurd par rapport, disons, à un système GNU/Linux ?

Richard Stallman : Il n'y aura probablement pas un énorme avantage, qui saute aux yeux de l'utilisateur, si aucun programme intéressant n'est écrit. Le Hurd offre des possibibilités intéressantes, puissantes. Par exemple, tu peux écrire ton propre système de fichiers de façon à implémenter le comportement que tu veux, quel qu'il soit, et le présenter comme un fichier. Cela offre la possibilité d'implémenter des bacs à sable où tu peux exécuter un programme, mais en ayant la possibilité d'avoir un autre programme qui le surveille ainsi que toutes ses E/S, pour s'assurer qu'il n'a pas commencé à écrire dans des fichiers où il n'est pas censé le faire.

Tout cela est peut-être faisable avec un noyau qui n'a pas l'architecture du Hurd, mais avec le Hurd c'est élémentaire ; c'est la chose la plus naturelle du monde.

Codage contre gestion

JA : Quelle quantité de code source écris-tu à présent ?

Richard Stallman : Moi-même personnellement ? Seulement un petit peu, sur Emacs. J'ai été involontairement autopromu à la gestion.

JA : C'est une description intéressante. Comment est-ce arrivé ?

Richard Stallman : De plus en plus de gestion et d'activisme sont devenus indispensables, c'est pourquoi j'ai dû trouver d'autres personnes pour reprendre de plus en plus de mes responsabilités de programmation.

JA : Est-ce que tu regrettes la programmation ?

Richard Stallman : Oui, c'est amusant.

JA : Est-ce que tu souhaites conserver ce rôle de gestionnaire et d'activiste ?

Richard Stallman : Je ne dirais pas que je le souhaite, mais il est nécessaire que je le fasse. Pour l'instant, nous n'avons personne pour me remplacer. En fait, nous envisageons le recrutement et la formation de personnes qui en seraient capables, de sorte que je ne sois pas indispensable.

JA : Quel est ton rôle ces temps-ci ?

Richard Stallman : C'est en partie celui d'un leader ferme et déterminé, en partie celui d'un orateur, en partie celui d'un conseiller sur la manière de faire de l'activisme ou de contribuer au logiciel libre. J'ai appris quelque chose que bien des gens gagneraient à connaître : comment être extrêmement opiniâtre et, quand une voie est bloquée, en trouver une autre.

J'ai aussi appris dans quel état d'esprit on agit quand on combat pour la liberté, quand c'est un combat qu'on ne peut en aucun cas accepter de perdre.

JA : Beaucoup de programmes dont tu es l'auteur original sont des composants clés d'une bonne partie du développement logiciel aujourd'hui (libre et aussi privateur), en particulier GCC, GDB et GNU Emacs. Tous ces projets sont restés en développement permanent toutes ces années. Dans quelle mesure as-tu suivi les nombreux projets que tu as lancés, et comment perçois-tu les directions qu'ils ont prises ?

Richard Stallman : Actuellement, je ne suis plus GCC et GDB que de loin du point de vue technique ; d'autres ont maintenant cette responsabilité. Je supervise toujours le développement d'Emacs.

GNU Emacs

JA : Alors, tu travailles toujours sur Emacs au niveau du code ?

Richard Stallman : Oui, bien que maintenant, avec mon bras cassé, je n'aie réellement pas le temps de programmer quoi que ce soit. Je le ferai quand mon bras ira mieux et que je pourrai taper moi-même de nouveau.

JA : Puis-je te demander ce qui est arrivé à ton bras ?

Richard Stallman : Je me le suis cassé en tombant et j'ai eu besoin de chirurgie. Cela me fait mal et je pense que mon bras ne sera plus jamais normal, mais je pense que ça ira pour taper. (Plus tard : ça va bien pour taper mais ça picote tout le temps.)

JA : Je suis désolé pour ton bras et je te souhaite de récupérer rapidement.

J'ai récemment relu The Cuckoo's Egg (L'œuf du coucou, non publié en français) de Cliff Stoll. Connais-tu ce livre ?

Richard Stallman : J'en ai un vague souvenir.

JA : En bref, il s'agit d'un espion qui s'introduit dans le système informatique d'une université, initialement en utilisant une faille de sécurité dans GNU Emacs…

Richard Stallman : Bon, que ce soit une faille de sécurité, ou qu'il ait commis une erreur en installant un certain programme en setuid est sujet à discussion.

JA : C'est exactement ce dont j'étais curieux : quelle aurait été ta réaction à la parution du livre.

Richard Stallman : Son livre donne l'impression que c'était Emacs, ou plutôt Movemail, je pense… Son livre donne l'impression que c'était normal d'installer Movemail en setuid. Je crois que certaines personnes l'ont réellement fait car cela permettait de contourner une difficulté particulière, mais ce n'était pas la façon normale d'installer le programme. Donc en fait, des gens installant Emacs de la façon habituelle n'auraient pas eu ce problème.

D'un autre côté, cela a certainement été utile pour rendre Emacs plus robuste, de façon que le problème ne puisse pas arriver même si on installait Movemail en setuid.

C'était il y a une éternité.

Logiciel privateur

JA : Quelle est ta réaction lorsque des outils comme GCC, GDB et GNU Emacs sont utilisés pour développer des logiciels privateurs ?

Richard Stallman : Tout développement de logiciel privateur est nuisible et malencontreux, que les outils utilisés soient GNU ou autres. Savoir s'il est bon ou mauvais pour la liberté des utilisateurs, sur le long terme, qu'on puisse utiliser ces outils pour développer des logiciels privateurs, c'est une question dont je ne peux que deviner la réponse.

JA : Comment réagis-tu à l'idée que le logiciel privateur se justifie comme moyen de récolter de l'argent pouvant ensuite servir au développement de logiciels complètement nouveaux qui, peut-être, ne pourraient pas être financés autrement et donc ne seraient jamais développés ?

Richard Stallman : Cela ne justifie rien du tout. Un logiciel privateur prive systématiquement les personnes qui l'utilisent de la liberté de coopérer ; c'est la base d'un schéma antisocial de tyrannie. Le programme n'est légalement disponible que pour les personnes qui renoncent à leur liberté. Ce n'est pas une contribution à la société, c'est un problème sociétal. Il vaut mieux ne pas développer de logiciel que de développer du logiciel privateur.

Donc, si vous vous trouvez dans cette situation, s'il vous plaît ne suivez pas ce chemin. S'il vous plaît, n'écrivez pas de programme privateur ; faites autre chose. Nous pouvons attendre que quelqu'un ait l'occasion de developper un programme libre pour faire la même tâche.

JA : Et les programmeurs, alors…

Richard Stallman : Quoi, les programmeurs ? Ceux qui écrivent du logiciel privateur ? Ils font quelque chose d'antisocial. Ils devraient se trouver un autre boulot.

JA : Comme ?

Richard Stallman : Il y a des milliers de boulots différents que les gens peuvent faire sans développer de logiciel privateur. Ils peuvent même être programmeurs. La plupart des programmeurs professionnels développent du logiciel sur mesure ; seule une petite fraction développe du logiciel privateur. La petite fraction des boulots qui concerne le logiciel privateur n'est pas difficile à éviter.

JA : Comment est-ce qu'on les distingue ?

Richard Stallman : Le logiciel privateur est destiné à être publié. Le logiciel sur mesure est destiné à être utilisé par un seul client ; il ne pose pas de problème éthique tant que tu respectes la liberté de ton client.

En outre, les programmeurs sont une minuscule fraction de la main d'œuvre dans le domaine informatique. Suppose que quelqu'un ait développé une IA et que les programmeurs ne soient plus nécessaires. Est-ce que ce serait un désastre ? Est-ce que tous les gens qui sont actuellement programmeurs seraient condamnés au chômage pour le reste de leur vie ? Évidemment non, mais ça n'empêche pas les gens d'exagérer le problème.

Et s'il n'y avait plus aucun poste de programmeur aux États-Unis ?

JA : Tu veux dire si tous les postes de programmeur étaient externalisés vers des pays étrangers ?

Richard Stallman : Oui, s'ils s'en allaient tous. Ça pourrait vraiment arriver. Quand on commence à penser en termes de niveau global d'activité, il faut penser à tous les facteurs qui interviennent et ne pas rejeter toute la faute sur un seul facteur. La cause du chômage n'est pas le fait qu'une personne, ou la société, décide que le logiciel doit être libre. Le problème vient en grande partie de choix économiques faits au seul bénéfice des riches. Comme de tirer les salaires vers le bas.

Tu sais, ce n'est pas une coïncidence si nous avons toute cette externalisation. Elle a été soigneusement planifiée. Les traités internationnaux ont été conçus pour que ça arrive, de manière à réduire les salaires des gens.

JA : Peux-tu citer des exemples précis ?

Richard Stallman : La ZLÉA ; l'Organisation mondiale du commerce ; l'ALÉNA. Ces traités sont conçus pour réduire les salaires en rendant facile pour une société de dire à différents pays : « Lequel d'entre vous nous permettra de payer les gens le moins cher ? C'est là que nous allons. » Et si le niveau de vie d'un pays commence à s'améliorer, les sociétés disent : « Oh, le climat de travail est mauvais par ici. Vous ne créez pas un bon climat pour les affaires. Toutes les entreprises vont partir. Vous devriez plutôt vous assurer que les gens soient moins bien payés. Vous suivez une politique stupide quand vous prenez des mesures pour que vos travailleurs soient mieux payés. Vous devez vous assurer que vos travailleurs soient les moins bien payés du monde entier, et alors nous reviendrons. Sinon, nous allons tous fuir votre pays et cela vous punira. »

Les entreprises font ça très souvent, elles délocalisent leurs activités hors des pays qu'elles veulent punir. Et je suis récemment arrivé à la conclusion qu'un commerce international sans frein était intrinsèquement une chose destructrice, car il facilite trop les délocalisations. Nous devons rendre celles-ci assez difficiles pour qu'on puisse obliger chaque société à rester dans un pays où elles sont réglementées.

Le livre No Logo explique que les Philippines ont des lois protégeant les normes de travail, mais que ces lois ne valent plus rien. Ils ont décidé de mettre en place des « zones franches » – c'est l'euphémisme qu'ils ont utilisé pour « zones d'exploitation de la main d'œuvre » – où les sociétés sont exemptées de ces règles les deux premières années. Et le résultat, c'est qu'aucune société ne dure plus de deux ans. Quand l'exemption s'achève, les propriétaires la dissolvent et en créent une nouvelle.

JA : Comment le logiciel libre essaie-t-il de résoudre ce problème ?

Richard Stallman : Le logiciel libre ne s'occupe pas de ça. Le sujet dont il s'occupe, c'est comment donner aux utilisateurs de l'informatique la liberté de coopérer et de contrôler leurs propres ordinateurs. Ce dont je viens de parler pose un problème plus général qui devient pertinent lorsqu'on commence à se demander comment les gens trouveront un travail qui paie décemment, et que la réponse est : dans un monde de traités favorisant les bas salaire, ils n'en trouveront pas.

Il est incohérent et futile d'assujettir des millions de gens à la perte de liberté que le logiciel privateur impose dans le seul but qu'un minuscule segment de la société ait des boulots plus rémunérateurs, quand nous ignorons tout le reste de la société et leur boulots pourris.

Si on veut s'attaquer à ce problème, il faut le faire au bon niveau, au niveau de l'équilibre des pouvoirs entre les grosses sociétés et les pays. Les grosses sociétés sont trop puissantes de nos jours. Nous devons les mettre à terre. Je ne crois pas en l'abolition du commerce ni même des grosses sociétés, mais nous devons nous assurer qu'aucune ne soit assez puissante pour être en capacité de dire à tous les pays du monde : « Je punirai tout pays qui n'obéira pas ».

C'est comme cela que ça marche à présent. Et ce système a été délibérément mis en place par des gens comme Reagan, Clinton et les Bush père et fils.

Nouvelles technologies

JA : J'ai lu que le modèle du logiciel libre tend à imiter le logiciel existant, plutôt qu'à défricher de nouvelles pistes et développer des technologies complètement nouvelles.

Richard Stallman : Parler d'un « modèle » du logiciel libre est quelque peu trompeur. Le mouvement de l'open source parle d'un « modèle de développement » mais notre souci est la liberté de l'utilisateur, pas la manière dont le programme est développé.

Le logiciel libre n'est pas toujours imitateur, mais cela arrive souvent. Il y a une bonne raison à ça : la liberté est le but principal, l'innovation est secondaire.

Notre but est de développer le logiciel libre de manière à pouvoir utiliser les ordinateurs exclusivement avec du logiciel libre. En 1984, nous avons commencé pratiquement à zéro (nous avions TeX, rien d'autre). Nous avions beaucoup à rattraper, c'est donc ce que nous avons fait. Même si GNU/Linux n'apportait pas d'innovation technique par rapport à Unix, il serait bien supérieur car il respecte la liberté des gens alors qu'Unix ne le fait pas.

JA : Penses-tu que le logiciel libre ait rattrapé le logiciel privateur ?

Richard Stallman : En grande partie, mais pas totalement.

JA : Selon toi, est-ce que nous allons commencer à voir beaucoup d'innovations techniques provenant du logiciel libre, maintenant que le retard se comble ?

C'est déjà le cas. Nous avons déjà vu des innovations techniques dans le logiciel libre. Une grande partie d'entre elles sont des constituants du web.

Internet

JA : Est-ce que l'importance de l'usage exclusif de logiciel libre s'applique à Internet ?

Richard Stallman : Je ne comprends pas la question.

JA : Le logiciel ne tourne pas seulement sur les ordinateurs individuels, mais aussi sur les ordinateurs qui composent Internet…

Richard Stallman : Il s'agit peut-être de ton ordinateur. Si ton ordinateur est sur Internet, alors c'est l'un des ordinateurs dont tu parles.

JA : Tu as raison. Là, maintenant, mon ordinateur est une partie d'internet. Et mon ordinateur est composé entièrement de logiciel libre. Malgré tout il y a une multitude d'ordinateurs sur Internet qui ne sont pas composés de logiciel libre.

Richard Stallman : Je pense que tu voulais dire « qui n'exécutent pas du logiciel complètement libre ». Il y a beaucoup d'ordinateurs sur le net qui ne fonctionnent pas avec du logiciel libre et ça signifie que les gens qui utilisent et possèdent ces ordinateurs ont perdu ce pan de leur liberté. C'est un problème.

JA : Considères-tu qu'il est approprié pour les gens qui essaient de n'utiliser que du logiciel libre…

Richard Stallman : De se connecter à un serveur qui fait tourner du logiciel privateur ?

Je ne ressens pas le besoin de refuser de me connecter à un serveur exécutant du logiciel privateur. C'est pourquoi je ne refuserai pas de taper un texte sur un ordinateur qui fait tourner du logiciel privateur. Si j'étais en visite chez toi pour un court moment et que tu avais une machine Windows, je l'utiliserais si c'était important pour moi. Je ne voudrais pas avoir Windows sur mon ordinateur et tu ne devrais pas l'avoir sur le tien, mais je ne peux pas changer ça en refusant de toucher la machine.

Si tu te connectes à un serveur qui exécute du logiciel privateur, ce n'est pas toi dont la liberté est amputée. C'est le gestionnaire du serveur qui perd sa liberté par suite des restrictions s'appliquant au logiciel qu'il fait tourner. C'est malheureux, et j'espère qu'il passera au logiciel libre ; nous nous y employons. Mais je ne pense pas que nous devions boycotter son site jusqu'à ce qu'il le fasse. Il ne t'oblige pas à utiliser du logiciel privateur.

JA : Pour revenir à ma question précédente, pour citer un exemple précis, utilises-tu des outils comme Google quand tu essaies de trouver du contenu en ligne ?

Richard Stallman : Je n'ai rien contre le fait de communiquer avec le serveur réseau de Google, mais j'espère pour eux que les gens de Google ont la liberté d'étudier, modifier et redistribuer le logiciel utilisé sur leur serveur. Avoir la liberté de le faire de signifie pas qu'ils en aient l'obligation. Ils ne sont pas tenu de modifier et redistribuer le logiciel qu'ils utilisent, mais ils devraient avoir la liberté de le faire, de la même manière que toi et moi devons être libre de le faire avec le logiciel de nos machines.

Sur le lieu de travail

JA : Et si ton boulot exige que tu utilises du logiciel privateur ?

Richard Stallman : Je donnerais ma démission. Est-ce que tu participerais à quelque chose d'antisocial simplement parce que tu es payé pour le faire ? Et si le travail implique de frapper les gens sur la tête dans la rue et de prendre leur portefeuille ? Et si ça implique de répandre la rumeur que les Démocrates doivent voter le mercredi au lieu du mardi ? Certaines personnes prétendent sérieusement qu'on ne peut pas critiquer ce que fait quelqu'un si cela fait partie de son travail. De mon point de vue, le fait que quelqu'un soit payé pour faire quelque chose de mal n'est pas une excuse.

Applications embarquées

JA : Les applications embarquées sont devenues de plus en plus courantes dans la société. Est-il possible de complètement éviter le logiciel privateur tout en restant en contact avec les technologies actuelles ?

Richard Stallman : Je ne sais pas si c'est possible, mais si ça ne l'est pas, c'est quelque chose que nous devons changer. Dès qu'un système embarqué peut parler avec un réseau, ou que les utilisateurs y chargent couramment du logiciel, son logiciel a besoin d'être libre. Par exemple, s'il utilise du logiciel privateur pour parler au réseau, tu ne peux pas être certain qu'il ne t'espionne pas.

SCO

JA : Quelle est ta réaction aux récentes accusations de SCO en rapport avec le noyau Linux ?

Richard Stallman : La nature vague et hésitante de leurs déclarations, et aussi le constat que les seuls faits précis qu'ils aient produits se soient révélés faux, suggèrent que leur affaire n'est pas recevable.

JA : D'après toi, comment cela risque-t-il d'affecter le logiciel libre ?

Richard Stallman : Je ne m'attends pas à un effet significatif parce que je ne pense pas qu'ils aient des arguments valables. Il essaient de semer la crainte, l'incertitude et le doute, ce qui peut effrayer certaines personnes timorées.

JA : Est-ce que tu t'attends à ce que cela amène la GPL devant le tribunal ?

Richard Stallman : Je ne sais pas.

JA : Est-ce un souci pour toi ?

Richard Stallman : Nous pensons que la GPL tiendra le coup devant le tribunal, mais aucune personne raisonnable n'aime aller à la bataille, même si elle pense être assez armée et qu'elle gagnerait probablement.

L'argumentation de SCO est risible et absurde, au point de faire penser qu'ils n'ont aucun argument valable et cherchent seulement à semer le doute.

JA : À quelle fin ?

Richard Stallman : Ils espèrent que certaines sociétés vont leur donner de l'argent ; Microsoft l'a déjà fait.

Pour les gens qui ne connaissent à peu près rien de la législation sur le copyright, n'importe quoi semble plausible. Quand ils entendent ce que dit SCO, ils ne savent pas à quel point c'est ridicule. Donc ils pensent « SCO dit ceci, IBM dit cela, comment puis-je savoir qui a raison ? »

JA : Qu'y a-t-il dans les tuyaux pour la licence publique générale GNU (GPL) ? Y a-t-il des projets pour une version 3 ?

Richard Stallman : Oui, mais nous ne sommes pas tout à fait sûrs de ce qui va changer. Ce que nous pouvons dire, c'est que ce seront des changements de détail.

S'impliquer

JA : Y a-t-il un autre sujet d'actualité dont tu voudrais discuter ?

Richard Stallman : La FCC a décidé l'année dernière d'exiger des dispositifs de gestion numérique des restrictions dans tous les téléviseurs numériques. Et non seulement ça, mais aussi d'exiger qu'ils soient non modifiables par l'utilisateur. Je pense qu'ils n'ont pas encore décidé si ce dispositif doit être contrôlé par logiciel. S'ils optent pour le contrôle par logiciel, alors, pour la première fois, il y aura une réglementation de l'État fédéral interdisant explicitement le logiciel libre pour une tâche que des millions de personnes vont vouloir faire.

JA : Es-tu optimiste à ce sujet ?

Richard Stallman : Je ne sais pas. Je suis pessimiste de nature. Beaucoup de gens ne peuvent continuer à se battre que s'ils s'attendent à gagner. Je ne suis pas comme ça, je m'attend toujours à perdre. Je me bats quand même, et parfois je gagne.

Je ne suis pas le leader principal de cette bataille particulière. L'Electronic Frontier Foundation se bat. Public Knowledge se bat. Les gens doivent s'impliquer politiquement. À ce stade, ils doivent aller sur le site de l'EFF et sur celui de Public Knowledge, et continuer à le faire durant les prochaines semaines pour voir comment ils peuvent s'impliquer dans cette campagne à venir. Il faudra beaucoup de monde et que chacun y passe, disons au moins vingt minutes. Si vous êtes suffisamment attachés à votre liberté pour lui consacrer vingt minutes de votre temps, si vous pouvez vous extraire du petit travail qui vous occupe cette semaine, la semaine prochaine, les suivantes… Consacrez un peu de temps à la défense de votre liberté et nous pourrons gagner.

JA : Merci.

Richard Stallman : Happy hacking!

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