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GNU et la Fondation pour le logiciel libre
Engineering Tech Talk de Google

Richard Stallman
le 11 juin 2004

Table des matières

1. Introduction

ED : Merci à vous tous d'être venus. Je suis Ed Falk. Notre invité n'a pas vraiment besoin d'être présenté ; si vous ne savez pas ce que les lettres RMS veulent dire, vous n'avez probablement pas votre place dans cette salle.

Richard a fondé la Free Software Foundation (Fondation pour le logiciel libre), en 1984 je pense, et pourrait donc être considéré comme le père du logiciel libre. Et naturellement, comme l'infrastucture de Google est basée sur le logiciel libre, nous devons au mouvement du logiciel libre un très grand merci [et mon micro est en train de me lâcher, aussi je ne vais pas parler longtemps]. Voici Richard Stallman, que nous remercions d'être venu sur préavis si court. Nous remercions également notre ami commun Lile Elam qui a organisé tout ça. Et maintenant, sans plus tarder, je vous fais cadeau de Richard.

[Richard salue]

2. Comment cela a commencé

RICHARD : Levez la main s'il vous plaît, si vous ne pouvez pas m'entendre [rires]. Oui, quelqu'un a levé la main.

Le sujet de ma conférence est donc le logiciel libre. Je n'ai pas créé le logiciel libre ; il y en avait aux premiers jours de l'informatique. Dès qu'il y a eu deux ordinateurs du même modèle, les gens ont eu la possibilité de partager du logiciel. Et ils l'ont fait.

{Ce n'est pas... Il y a un problème. Comment arrête-t-on ce retour de Larsen ? Est-ce que quelqu'un peut faire quelque chose ? Je veux bien recevoir un retour, mais seulement de vous, pas de la sono.

PUBLIC : [inintelligible]

RICHARD : Bon, ça n'a pas d'importance ; je ne défends pas l'open source, je ne l'ai jamais fait et ne le ferai jamais.}

Le logiciel libre existait avant que je ne commence à programmer et j'ai eu la chance, dans les années 1970, d'appartenir à une communauté de programmeurs qui partageaient le logiciel. Aussi ai-je connu le logiciel libre comme mode de vie, en le vivant quotidiennement. Et j'en suis venu à apprécier ce que veut dire être libre de partager avec les autres, sans être mis à l'écart du reste du monde par le secret et l'hostilité.

Mais cette communauté a disparu au début des années 80, et je me suis trouvé confronté à la perspective de passer le reste de ma vie dans un monde de logiciel privateur1 – et, pire que tout, confronté à la perspective de signer un accord de non-divulgation. J'en suis arrivé à la conclusion qu'il n'était pas éthique de signer un accord de non-divulgation pour de l'information technique d'usage général comme le logiciel. Promettre de ne pas partager avec ses compagnons est une violation de la solidarité humaine. Aussi, quand j'ai vu que la machine du rez-de-chaussée me demandait de signer un accord de non-divulgation, j'ai juste dit : « Je ne peux pas signer d'accord de non-divulgation. » Bon, heureusement qu'il y avait une autre option ; ils m'ont laissé rentrer ici sans le signer, pour donner ma conférence, autrement vous auriez été obligés de sortir pour m'écouter [rires].

(Ils posaient une paire d'autres questions intéressantes : ils réclamaient ma compagnie, et j'ai répondu que je n'étais pas libre ce soir [il regarde son badge – rires]. Et ils demandaient quel est mon hôte ; là j'ai marqué fencepost.gnu.org. Mais c'est juste l'esprit hacker.)

Ainsi, je me suis retrouvé dans une situation où le seul moyen que j'avais d'obtenir un ordinateur moderne et de commencer à s'en servir était de signer un accord de non-divulgation pour un système d'exploitation privateur quelconque. Parce qu'en 1983, tous les systèmes d'exploitation des ordinateurs modernes étaient privateurs, et il n'y avait pas d'autre moyen légal d'en obtenir une copie que de signer un accord de non-divulgation, ce qui est contraire à l'éthique. Aussi ai-je décidé de m'occuper de ça, d'essayer de changer cette situation. Et le seul moyen qui me soit venu à l'esprit pour la changer a été d'écrire un autre système d'exploitation, puis de dire, en tant qu'auteur : « Ce système est libre ; vous pouvez l'obtenir sans accord de non-divulgation et vous avez le droit de le redistribuer à d'autres. Vous avez le droit d'étudier comment il fonctionne. Vous avez le droit de le modifier. » Ainsi, au lieu d'être divisés et impuissants, les utilisateurs de ce système vivraient dans la liberté. Le logiciel privateur ordinaire fait partie d'une combine dans laquelle on garde délibérément les utilisateurs dans l'isolement et l'impuissance. Le programme est fourni avec une licence qui dit qu'on n'a pas le droit de le partager, et dans la plupart des cas on ne peut pas se procurer le code source, donc on ne peut ni l'étudier ni le modifier. Peut-être même qu'il a des fonctionnalités malveillantes, mais on ne peut pas avoir de certitude. Avec le logiciel libre, nous respectons les libertés de l'utilisateur et c'est ce qui importe. La raison d'être du mouvement du logiciel libre est de donner la liberté aux habitants du cyberespace, pour qu'ils aient un moyen de vivre dans la liberté tout en continuant à utiliser un ordinateur, pour éviter qu'ils restent divisés et impuissants.

3. Système d'exploitation GNU

On ne peut pas utiliser d'ordinateur sans système d'exploitation, un système d'exploitation libre était donc absolument essentiel. En 1983, j'ai annoncé mon projet d'en développer un : un système d'exploitation appelé GNU.

J'avais décidé de faire un système de la famille Unix pour qu'il soit portable. Le système d'exploitation que nous avions utilisé pendant des années au labo d'Intelligence artificielle (IA) était ITS.2 Il avait été écrit en assembleur pour le PDP-10, de sorte que lorsque Digital a arrêté le PDP-10, des années de notre travail sont tombées en poussière et ont été balayées. Je ne voulais pas écrire un autre système pour que la même chose lui arrive, c'est pourquoi j'ai opté pour un système portable. Mais je ne connaissais qu'un seul système d'exploitation qui soit portable et ait réussi à s'imposer, et c'était Unix. Aussi ai-je décidé de suivre l'architecture d'Unix, en supputant que de cette façon j'avais une bonne chance d'arriver à faire un système utile et portable. Et puis j'ai décidé de rendre ce système rétrocompatible avec les interfaces d'Unix, pour que les utilisateurs puissent l'adopter sans rencontrer de changement incompatible.

J'aurais pu prendre les meilleures idées des divers systèmes que j'avais aidé à développer ou que j'avais utilisés, en leur ajoutant mes idées favorites, et en faire le système d'exploitation de mes rêves. Mais il aurait été incompatible et la plupart des utilisateurs l'auraient rejeté en disant : « Ce serait trop de travail de migrer, donc on va juste faire comme avant. » Alors qu'en rendant le système rétrocompatible avec Unix, je pouvais épargner cet obstacle aux utilisateurs et augmenter les chances qu'ils se servent effectivement du système.

Si les utilisateurs l'avaient rejeté, j'aurais eu l'excuse parfaite. J'aurais pu dire : « Je leur ai offert la liberté et ils l'ont rejetée ; c'est leur faute. » Mais je voulais faire plus que me donner une excuse. Je voulais construire une communauté où les gens vivraient effectivement en liberté, ce qui voulait dire que je devais développer un système que les gens utiliseraient effectivement. Donc j'ai décidé de faire un système rétrocompatible avec Unix.

Unix est fait de nombreux composants qui communiquent entre eux par des interfaces plus ou moins documentées. Et les utilisateurs se servent de ces interfaces. Donc la compatibilité avec Unix nécessitait d'utiliser les mêmes interfaces, ce qui voulait dire que les décisions initiales de conception étaient prises de facto, sauf une : la gamme de machines qui serait gérée. Unix avait été conçu pour fonctionner sur des machines 16 bits, ce qui demandait un surcroît de travail parce que la taille des programmes devait rester réduite ; aussi ai-je décidé d'économiser ce travail supplémentaire en ne prenant en compte aucune machine en-dessous de 32 bits. J'ai calculé qu'il faudrait plusieurs années pour finir le système et qu'à ce moment-là les gens utiliseraient de toute façon des machines 32 bits. Et c'est ce qui s'est passé.

La seule chose dont j'avais besoin avant de commencer le travail était un nom. Être un hacker veut dire apprécier le jeu et les astuces – dans la programmation, et dans les autres domaines de la vie, n'importe quel domaine de la vie [où] l'on peut exercer son goût pour le jeu et les astuces. Il y avait parmi les hackers une tradition selon laquelle, quand on écrivait un programme semblable à un programme existant, on donnait au nouveau programme un nom en forme d'acronyme récursif qui disait que ce n'était pas l'autre programme.

Par exemple, dans les années 60 et 70 il y avait plusieurs éditeurs de texte TECO, plus ou moins similaires ; typiquement, chaque système avait un TECO qui s'appelait quelque-chose-TECO. Mais un hacker astucieux a appelé son programme TINT, ce qui signifiait TINT Is Not TECO (TINT n'est pas TECO) – le premier acronyme récursif. Et nous avons trouvé ça très amusant. Ainsi en 1975, après que j'aie développé Emacs – le premier éditeur de texte acceptant des extensions – il y a eu plusieurs imitations dont certaines s'appelaient quelque-chose-Emacs. Mais l'une d'elle s'appelait SINE (SINE Is Not Emacs), et il y avait aussi FINE (FINE Is Not Emacs), et EINE (EINE Is Not Emacs), MINCE (MINCE Is Not Complete Emacs).3 Puis EINE a été presque complètement réécrit et la version deux a été appelée ZWEI, ZWEI Was EINE Initially4 [rires].

J'ai donc cherché un acronyme récursif pour « quelque chose n'est pas Unix », mais la méthode habituelle des quatre lettres ne marchait pas, parce qu'aucun n'était un mot. Et s'il n'y a pas d'autre signification, ce n'est pas amusant. Alors je me suis dit : « Qu'est-ce que je peux faire d'autre, hum ? » Rien ne m'est venu à l'esprit, alors j'ai pensé : « Avec une contraction, je pourrais bien avoir un acronyme récursif de trois lettres. » J'ai commencé à substituer les 26 lettres : ANU, BNU, CNU, DNU, ENU, FNU, GNU ! Gnu5 est le mot le plus amusant de la langue anglaise, donc le choix était fait. Si l'on peut appeler quelque chose GNU, il n'y a aucune raison de choisir un autre nom.

Bien sûr, la raison pour laquelle le mot gnu se prête si bien au jeu de mot est que, d'après le dictionnaire, il se prononce new.6 Ainsi les gens commencèrent à se demander mutuellement en manière de plaisanterie « Hey, what's g-nu ? »7 bien avant qu'on puisse répondre « GNU's Not Unix » (GNU N'est pas Unix). Mais maintenant on peut donner cette réponse, et le plus beau, c'est qu'on a l'air de dire insolemment ce qu'il n'est pas au lieu de répondre à la question, alors qu'en fait on donne le sens exact de GNU ; on répond à la question de la manière la plus exacte possible, alors qu'en apparence on refuse de répondre.

En tout cas, prononcez le G dur s'il vous plaît, quand c'est le nom de notre système d'exploitation ; ne suivez pas le dictionnaire. Si vous parlez d'un « nouveau » système d'exploitation, vous allez dérouter les gens. Nous avons travaillé dessus pendant vingt ans déjà, donc il n'est plus nouveau. Mais c'est toujours, et ce sera toujours, GNU, quel que soit le nombre de gens qui l'appellent Linux par erreur.

{[PUBLIC : inintelligible] [RICHARD : Merci !]}

Donc, maintenant que j'avais un nom, je pouvais commencer à travailler. En janvier 1984, j'ai quitté mon travail au MIT pour commencer à écrire des morceaux du système d'exploitation GNU. J'ai dû quitter mon travail parce que, si j'étais resté au MIT comme salarié, le MIT aurait pu revendiquer la propriété de tout le code que j'écrivais, et aurait pu en faire des produits logiciels privateurs. Et comme le MIT avait déjà fait ce genre de choses, je ne pouvais certainement pas présumer qu'ils ne le referaient pas dans ce cas-là ; je ne voulais pas avoir à discuter avec l'administration du MIT tous les détails de la licence que j'allais utiliser. Donc en donnant ma démission je les ai sortis de l'équation, et je n'ai jamais eu de travail salarié depuis. Cependant le responsable du labo d'IA a été assez sympa pour me laisser utiliser son équipement. C'est donc sur une machine Unix du labo d'IA que j'ai commencé à faire tourner les morceaux du système GNU.

Je ne m'étais jamais servi d'Unix auparavant. Je n'ai jamais été un crac d'Unix et j'ai choisi de suivre cette architecture pour la raison exacte que je vous ai dite, pas parce qu'Unix était mon système favori ou n'importe quoi d'autre. Quelquefois les gens écrivent que ce sont des changements dans la politique d'attribution de licence d'Unix qui m'ont donné l'idée de GNU. Eh bien, ce n'est pas vrai ; en fait Unix n'a jamais été un logiciel libre. Ils étaient plus ou moins restrictifs et plus ou moins pénibles dans l'application de leurs exigences, mais ce n'a jamais été un logiciel libre. Donc ces changements n'ont pas changé le cours des choses, et de toute façon ils étaient intervenus bien avant que j'aie jamais vu de mes yeux une machine sous Unix.

4. GNU Emacs

Je pensais à l'époque, avec les autres personnes que je recrutais pour essayer de m'aider, que nous allions développer tous les morceaux et faire un système complet, puis que nous dirions : « À table ! Venez vous servir ! » Mais cela ne s'est pas passé comme ça. En septembre 84, j'ai commencé à développer GNU Emacs, la deuxième version de mon éditeur de texte programmable extensible, et début 85 il me convenait pour tout mon travail d'édition. C'était un grand soulagement. Vous voyez, je n'avais absolument pas l'intention d'apprendre à utiliser Vi [rires, applaudissements]. Jusque là, j'éditais mes programmes sur d'autres machines où il y avait un Emacs et je copiais les fichiers par le réseau pour les tester sur la machine Unix. Une fois que GNU Emacs a fonctionné, j'ai pu les éditer sur la machine Unix.

Mais d'autres personnes voulaient obtenir des copies de GNU Emacs pour faire leur travail d'édition sur leurs systèmes Unix. Il n'y avait pas encore de système GNU, il y en avait seulement quelques morceaux. Mais ce morceau-là s'est révélé intéressant en soi. Les gens m'en demandaient des copies, aussi a-t-il fallu que je j'étudie les modalités de sa distribution. Naturellement, j'en ai mis une copie sur le serveur FTP anonyme, et cela convenait à ceux qui étaient sur le réseau. Mais en 1985 la plupart des programmeurs n'étaient pas sur Internet, alors ils me demandaient des copies ; qu'est-ce que j'allais dire ? J'aurais pu dire : « Je veux passer mon temps à écrire d'autres morceaux du système GNU, pas à enregistrer des bandes magnétiques, donc s'il vous plaît, trouvez un ami qui puisse le télécharger et le mettre sur bande pour vous. » Et ils auraient trouvé quelqu'un un jour ou l'autre, parce que les programmeurs connaissent généralement d'autres programmeurs.

5. Habitudes dispendieuses

Mais j'étais au chômage, et je cherchais un moyen de gagner un peu d'argent par mon travail sur le logiciel libre. Aussi j'ai annoncé : « Faites-moi parvenir 150 $ et je vous enverrai une bande de GNU Emacs par la poste. » Et les commandes commencèrent à tomber goutte à goutte. Vers le milieu de l'année, il en venait un filet régulier, huit à dix commandes par mois, ce qui, au besoin, aurait pu me faire vivre.

C'est parce que je m'efforce de résister aux habitudes dispendieuses. Une habitude dispendieuse est comme un piège ; c'est dangereux. Pourtant, les Américains ont une attitude exactement opposée : s'ils gagnent cette somme-ci, ils se demandent comment dépenser cette somme-là [geste de large amplitude], ce qui est tout à fait imprudent. Donc ils commencent à acheter des maisons, et des voitures, et des bateaux, et des avions, et des timbres rares, et des œuvres d'art, et des voyages d'aventure, et des enfants [rires], toutes sortes de luxes dispendieux qui consomment une grande partie des ressources de la planète, particulièrement les enfants. Et alors ils se retrouvent à trimer toute la journée afin de gagner assez d'argent pour payer tous ces trucs, ce qui fait qu'ils n'ont pas le temps d'en profiter – bien triste lorsqu'il s'agit d'enfants. Le reste, j'imagine, peut être saisi. Ainsi ils deviennent des marionnettes de l'argent, incapables de décider ce qu'ils vont faire de leurs vies. Si vous ne voulez pas devenir des marionnettes de l'argent, alors résistez aux habitudes dispendieuses. Moins vous aurez besoin de dépenser pour vivre, plus vous aurez de flexibilité et moins de votre temps de vie vous serez forcés de dépenser pour gagner cet argent.

Donc, en gros, je vis encore comme un étudiant et c'est ce qui me convient.

6. Définition du logiciel libre

Mais les gens me demandaient parfois : « Qu'est-ce que vous voulez dire par logiciel libre, si ça coûte 150 $ ? » Eh bien, le mot anglais free a de multiples significations et c'est ce qui les déroutait. Cela m'a même pris plusieurs années pour comprendre que je devais clarifier ce point. Une des significations, voyez-vous, se rapporte au prix, et une autre à la liberté. Quand nous parlons de logiciel libre [free software], nous parlons de liberté, pas de prix. Ainsi, pensez à « libre expression » et non à « entrée libre ».8

Certains utilisateurs obtenaient leurs exemplaires de GNU Emacs par le réseau, et ne payaient pas. D'autres les obtenaient de moi sur bande magnétique, et payaient. D'autres encore les obtenaient de quelqu'un d'autre, pas de moi, parce que quiconque avait une copie était libre de la redistribuer. Est-ce qu'ils payaient cette autre personne ? Eh bien, je n'en sais rien, ça se passait entre eux. Ils n'avaient pas besoin de me le dire. Ainsi GNU Emacs était gratuit pour certains utilisateurs et payant pour d'autres, mais c'était un logiciel libre pour tous, parce que tous avaient certaines libertés essentielles qui sont la définition du logiciel libre.

Permettez-moi maintenant de vous donner la définition du logiciel libre. Vous voyez, c'est très facile de dire : « Je suis en faveur de la liberté. » Je veux dire, même Bush peut dire ça [rires]. Je ne pense pas qu'il sache ce que ça signifie. Mais là où je veux en venir, c'est qu'à moins de demander à la personne d'être plus spécifique, c'est juste du bavardage. Aussi, permettez-moi d'être plus spécifique et de vous donner la définition du logiciel libre.

Un programme est un logiciel libre pour vous, utilisateur particulier, si vous avez les quatre libertés suivantes :

— la liberté 0, qui est la liberté d'exécuter le programme comme vous voulez ;
— la liberté 1, celle de vous aider vous-même en étudiant le code source pour voir ce que fait le programme exactement, et en le modifiant ensuite pour qu'il fasse ce que vous voulez ;
— la liberté 2, celle d'aider votre voisin en distribuant des copies aux autres ;
— et enfin la liberté 3, celle d'aider à construire votre communauté, c'est à dire la liberté de publier une version modifiée pour que les autres bénéficient de vos modifications.

Ces libertés sont toutes les quatre essentielles. Ce ne sont pas des niveaux de liberté, ce sont quatre libertés que vous devez toutes posséder pour que le programme puisse être qualifié de logiciel libre. Ce sont toutes des libertés qu'aucun utilisateur d'ordinateur de devrait jamais se voir refuser.

[http://www.gnu.org/philosophy/free-sw.html]

7. Liberté 2, dilemme moral

Pourquoi ces libertés particulières ? Pourquoi devons-nous les définir de cette manière ?

La liberté 2 est nécessaire pour que vous puissiez vivre une vie droite, éthique, être un bon citoyen. Si vous utilisez un programme qui ne vous donne pas la liberté 2, la liberté d'aider votre voisin, la liberté de distribuer des copies aux autres, alors vous êtes potentiellement confronté à un dilemme moral qui peut se présenter à n'importe quel moment, lorsque quelqu'un vient vous demander : « Puis-je avoir une copie de ce programme ? » À ce moment-là, qu'est-ce que vous allez faire ? Vous êtes forcé de choisir entre deux maux. L'un est de faire une copie du programme pour cette personne et de violer la licence. L'autre est de respecter la licence, mais d'être un mauvais voisin. Donc vous devez choisir le moindre mal, qui est de faire une copie pour cette personne et de violer la licence [rires, applaudissements].

Voyez-vous, dans ce cas, le mal est moindre parce qu'il est dirigé contre quelqu'un qui a essayé intentionnellement de vous séparer du reste de la société, et de ce fait a extrêmement mal agi envers vous ; par conséquent il le mérite. Cependant, il n'est pas bon de passer sa vie dans le mensonge. Lorsqu'on vous dit « Je vous permets de posséder une copie de ceci, mais vous devez promettre de ne la partager avec personne », la bonne chose à faire est de dire non. Une fois que vous aurez réfléchi à ce dilemme moral, vous serez capable de prévoir que de commencer à utiliser ce programme vous amènerait à choisir entre deux maux ; par conséquent vous refuserez de l'utiliser, vous direz simplement « Non, merci. » C'est le principe auquel je crois. Si quelqu'un m'offre un programme que je ne suis pas libre de partager avec vous, je vais dire non, par principe.

Il m'est arrivé un jour d'assister à une conférence de John Perry Barlow où il a dit : « Levez la main si vous n'avez aucune copie illicite de logiciel. » Et il a été surpris de voir quelqu'un lever la main, jusqu'à ce qu'il voie que c'était moi. Alors il a dit « Oh, vous, naturellement ! » parce qu'il savait pourquoi je n'avais pas de copies illicites : toutes mes copies sont du logiciel libre, que chacun est autorisé à copier. C'est toute la question.

8. Liberté 2, esprit d'entraide

La ressource la plus essentielle de toute société est la bonne volonté, la disposition à aider votre voisin ; pas nécessairement chaque fois qu'on vous le demande, mais assez souvent. C'est ce qui fait la différence entre une société vivable et une société où règne la loi de la jungle. La prévalence de cet état d'esprit ne va pas être 100% et elle ne va pas être 0%, mais elle va être quelque part entre les deux – et les forces culturelles peuvent l'influencer dans un sens ou dans l'autre. Il est essentiel d'essayer de l'augmenter quelque peu, parce que ça rend la vie plus facile pour tout le monde. Ainsi ce n'est pas par accident que les religions principales du monde encouragent cet esprit d'entraide depuis des milliers d'années.

Alors qu'est-ce que ça signifie quand des institutions puissantes de la société disent que partager est mal ? Elles empoisonnent cette ressource vitale, ce qu'aucune société ne peut se permettre. Qu'est-ce que ça signifie quand elles disent que si vous partagez avec votre voisin vous êtes un pirate ? Elles disent qu'aider votre voisin équivaut à attaquer un navire. Eh bien, rien ne pourrait être plus faux. Attaquer un navire est très, très mal ; aider votre voisin est une bonne action.

Et qu'est-ce que ça signifie quand ils instaurent des punitions sévères pour toute personne prise à partager ? Combien de peur faudra-t-il accumuler avant que chacun soit trop effrayé pour aider son voisin ? Et vous voulez que cette campagne de terreur se poursuive ? J'espère que la réponse est non. Nous devons abolir la guerre contre le partage qu'on impose à notre société. Nous devons dire, haut et fort : « Copier et partager avec votre voisin est bon, c'est légitime, et les lois qui l'interdisent sont injustes. »

9. Liberté 0 pour exécuter un programme, liberté 1 pour le modifier

Voilà donc la raison d'être de la liberté 2 ; c'est essentiellement une raison éthique. Vous ne pouvez pas vivre selon l'éthique si vous n'avez pas la liberté 2.

La liberté 0 est nécessaire pour une raison complètement différente : pour que vous puissiez contrôler votre propre ordinateur. Si vous avez des limitations qui définissent quand, combien de fois et comment vous pouvez exécuter le programme, c'est clair que vous n'utilisez pas votre ordinateur en toute liberté. Donc la liberté 0 est évidente, mais la liberté 0 n'est pas suffisante parce que tout ce que vous pouvez faire avec le programme est ce qui a été programmé par son développeur. Vous êtes libre de faire ceci [signe de la main] ou rien. Pour être vraiment libre, vous devez contrôler ce que fait le programme, donc vous avez besoin de la liberté 1, qui est la liberté de vous aider vous-même, la liberté d'étudier le code source puis de le modifier pour lui faire faire ce que vous voulez.

Si vous n'avez pas la liberté 1, vous ne savez pas ce que fait le programme ; le développeur dit : « Faites-moi donc confiance. » Seule une foi aveugle vous permet de faire ça, et vous devez être vraiment aveugle, étant donné qu'il n'est pas rare pour un logiciel privateur d'avoir des fonctionnalités malveillantes, des fonctionnalités qui ont été introduites, non pour servir l'utilisateur, mais plutôt pour le diriger, lui nuire ou lui imposer des restrictions. Par exemple, les logiciels espions sont très courants.

[Un blanc de 51 secondes dans l'enregistrement a été complété par RMS en août 2010]

Microsoft Windows espionne l'utilisateur ; des fonctions spécifiques d'espionnage ont été découvertes. Windows Media Player espionne également ; il rapporte à Microsoft tout ce que regarde l'utilisateur.

[Fin de remplacement des 51 secondes manquantes dans l'enregistrement audio]

… le fait. RealPlayer, par exemple, vous espionne. Le TiVo vous espionne. Certains s'enthousiasmaient pour le TiVo, ils étaient tout excités parce qu'il contient un peu de logiciel libre. Mais il contient aussi du logiciel non libre et il vous espionne. Cela montre que ce n'est pas suffisant. Nous ne devrions pas applaudir quand un truc utilise un peu de logiciel libre ; nous devrions applaudir quand il respecte notre liberté.

10. DRM, portes dérobées, bogues

Mais les logiciels espions ne sont pas ce qu'il y a de pire. Il y a des logiciels non libres qui sont délibérément conçus pour refuser de fonctionner. On appelle ça DRM, gestion numérique des restrictions. Le programme dit : « Je ne vais pas te laisser regarder ce fichier ; je ne vais pas te laisser copier ceci ; je ne vais pas te laisser éditer cela. » Et alors, qu'est-ce qu'il se croit, ce foutu programme, pour vous barrer la route ? Et quelquefois les programmes non libres vont reconfigurer votre machine, par exemple lui faire afficher des publicités, en comptant sur le fait que vous ne saurez pas que ça va se produire, et que vous ne saurez pas comment vous en débarrasser après coup.

Quelquefois ils ont de vraies portes dérobées [backdoor]. Par exemple Windows XP a une porte dérobée : quand il demande une mise à jour, il dit à Microsoft qui vous êtes pour que Microsoft puisse vous donner une mise à jour concoctée juste pour vous. Et cette mise à jour pourrait avoir des comptes secrets, elle pourrait avoir des fonctions d'espionnage, elle pourrait juste refuser de fonctionner. Et vous n'y pouvez à peu près rien. Voilà la porte dérobée que Microsoft connaît, et que nous connaissons.

[Ajouté en 2010: nous avons appris plus tard que Microsoft peut faire des « mises à jour » forcées – une porte dérobée bien plus vicieuse.]

Il peut y avoir d'autres portes dérobées que nous ne connaissons pas, et Microsoft non plus, peut-être. Quand j'étais en Inde en janvier dernier, on m'a dit que certains programmeurs du pays avaient été arrêtés et accusés de travailler pour Al-Qaïda ; ils essayaient d'introduire des portes dérobées dans Windows XP. Donc apparemment cet essai-là a raté. Mais est-ce que d'autres ont réussi ? Il n'y a aucun moyen de le savoir.

Maintenant, je ne dirai pas que tous les développeurs de logiciel non libre y mettent des fonctions malveillantes. Il y en a qui essaient d'y mettre des fonctions destinées au confort de l'utilisateur et seulement à ça. Mais ils sont humains, donc ils font des erreurs. Avec la meilleure volonté du monde, ils peuvent concevoir des fonctionnalités que vous n'aimez pas, ou ils peuvent mettre des bogues dans leur code. Et lorsque ça se produit, vous êtes impuissant également ; vous êtes le prisonnier impuissant de toute décision qu'ils prennent. Qu'elle soit malveillante ou prise dans une bonne intention, si elle ne vous plaît pas, vous êtes coincé.

Cela dit, nous, les développeurs de logiciel libre, sommes humains également, nous faisons aussi des erreurs. J'ai concocté des fonctionnalités que les utilisateurs n'ont pas appréciées. J'ai écrit du code qui contenait des bogues. La différence, c'est que vous n'êtes pas prisonniers de nos décisions, parce que nous ne vous laissons pas impuissants. Si vous n'aimez pas mes décisions, vous pouvez les modifier parce que vous avez la liberté de les modifier. Je ne blâmerai pas les développeurs de logiciel non libre, de logiciel qui asservit l'utilisateur, pour le fait d'être humains et de faire des erreurs ; je les blâmerai pour le fait de vous garder prisonniers de leurs erreurs, impuissants, en vous privant de la liberté de les corriger vous-même.

11. Liberté 3, ne pas avoir de maître

Mais la liberté 1 n'est pas suffisante. C'est la liberté d'étudier et de modifier le code source personnellement. La liberté 1 n'est pas suffisante parce qu'il y a des millions de gens qui utilisent des ordinateurs mais ne savent pas programmer, donc ne peuvent pas profiter de cette liberté, pas personnellement. Et elle n'est pas non plus suffisante pour nous, programmeurs, parce qu'il y a tant de logiciels, et même tant de logiciels libres, que personne n'a le temps de les étudier tous, de les maîtriser tous et de faire toutes les modifications que veulent les utilisateurs.

Le seul moyen de contrôler vraiment, totalement, nos propres logiciels est de le faire collectivement. Et c'est à cela que sert la liberté 3. La liberté 3 est la liberté de publier une version modifiée, de manière que les autres puissent aussi l'utiliser. C'est ce qui nous permet de collaborer pour prendre le contrôle de nos logiciels. En effet je pourrais faire ce changement-ci dans un programme et publier une version modifiée, et ensuite vous pourriez faire ce changement-là et publier votre version modifiée, et quelqu'un d'autre pourrait faire encore un changement et publier sa version modifiée. Alors nous aurions une version avec les trois modifications et tout le monde pourrait l'adopter si tout le monde la trouvait bonne.

Avec cette liberté, n'importe quel groupe d'utilisateurs peut prendre collectivement le contrôle du logiciel pour lui faire faire ce qu'ils veulent collectivement. Supposez qu'un million d'utilisateurs veuillent une certaine modification. Par chance quelques-uns sont programmeurs ; disons que dix mille d'entre eux savent programmer. Eh bien, un jour ou l'autre quelques-uns vont faire la modification et publier la version modifiée qui correspond, et alors l'ensemble de ce million d'utilisateurs pourra l'adopter. Vous savez, la plupart ne savent pas programmer, mais ils peuvent toujours changer de logiciel. Donc ils obtiendront tous ce qu'ils veulent.

Maintenant supposons que 1000 personnes seulement veuillent un autre changement et qu'aucune ne sache programmer. Elles peuvent tout de même faire usage de ces libertés. Elles peuvent constituer une organisation et, chacune, verser de l'argent. Si par exemple chacune met 100 $, cela fera 100 000 $. Et à ce stade elles peuvent aller trouver une entreprise de programmation et dire : « Voulez-vous faire cette modification, et quand est-ce que ce sera prêt ? » Et si la réponse ne leur convient pas, elles peuvent aller voir une autre entreprise et dire : « Voulez-vous faire cette modification, et quand est-ce que ce sera prêt ? » Ce qui nous montre, en premier lieu, que ces 1 000 utilisateurs qui ne savent pas programmer peuvent, en utilisant les quatre libertés, obtenir la modification qu'ils veulent ; et en deuxième lieu, que la liberté du logiciel signifie la liberté du marché des services.

Avec le logiciel privateur, typiquement, il y a un monopole sur le service. Seul le développeur a le code source dans la plupart des cas, donc il est seul à pouvoir offrir du service. Si vous voulez une modification, vous devez aller le voir et quémander. Si vous êtes très gros et très important, peut-être que le développeur va faire attention à vous. Si ce n'est pas le cas, il va dire : « Allez-vous en, arrêtez de m'embêter. » Ou bien il dira peut-être : « Payez-nous et nous vous laisserons faire un rapport de bogue. » Et si vous le faites, le développeur répondra : « Merci. Dans six mois il y aura une mise à jour. Achetez la mise à jour ; vous verrez si le bogue a été corrigé et quels nouveaux bogues nous vous avons réservés. »

Mais avec le logiciel libre vous êtes dans un marché libre, de sorte que ceux pour qui le service compte vraiment peuvent, en général, obtenir un meilleur service pour leur argent en utilisant du logiciel libre. Ceci a une conséquence paradoxale : quand vous avez le choix de plusieurs logiciels non libres pour faire une tâche, c'est en fait un choix entre des monopoles. Si vous choisissez ce programme-ci, le service après-vente sera un monopole. Si vous choisissez ce programme-là [il montre de la main une direction différente] le service sera un monopole différent, et si vous choisissez ce programme-là [il montre de la main une direction différente], le service sera un troisième monopole. Donc vous choisissez l'un de ces trois monopoles.

Ce que ça montre, c'est que d'avoir simplement le choix entre un nombre fini d'options n'est pas la liberté. La liberté est quelque chose de plus fondamental et de plus large que d'avoir un petit nombre de choix possibles. Beaucoup de gens assimilent la liberté à l'existence d'un choix, mais ils sont complètement à côté de la question. Être libre veut dire que c'est vous qui décidez comment mener votre vie. Avoir trois choix possibles entre ce maître-ci, ou ce maître-là, ou celui-là, est juste avoir le choix entre des maîtres, et avoir le choix entre des maîtres n'est pas être libre. La liberté, c'est de ne pas avoir de maître.

12. Copyleft, il est interdit d'interdire

Je vous ai donc expliqué la raison d'être des quatre libertés. Et ainsi je vous ai expliqué ce que veut dire logiciel libre. Un programme est un logiciel libre pour vous, utilisateur particulier, si vous avez chacune des quatre libertés. Pourquoi est-ce que je le définis de cette manière ? Parce que dans certains cas le même code peut être du logiciel libre pour certains utilisateurs et non libre pour les autres. Cela peut paraître étrange, mais permettez-moi de vous donner un exemple qui montre comment cela se produit.

Le meilleur exemple que je connaisse est le système X Window. Il a été développé au MIT à la fin des années 80 sous une licence qui donnait aux utilisateurs les quatre libertés, de sorte que si vous obteniez X sous forme de code source sous cette licence, il était libre pour vous. Parmi ceux qui l'avaient obtenu, il y avait plusieurs fabricants d'ordinateurs qui distribuaient des systèmes Unix. Ils ont obtenu le code source de X, ils ont fait les modifications nécessaires pour le faire tourner sur leurs plateformes, ils l'ont compilé et ont mis les binaires dans leur système Unix. Puis ils ont distribué uniquement les binaires à tous leurs clients, sous la même licence que le reste d'Unix – le même accord de non-divulgation. Donc, pour beaucoup d'utilisateurs, le système X Window n'était pas plus libre que le reste du système Unix. Dans cette situation paradoxale, la réponse à la question « Est-ce que ce logiciel est libre ou non ? » dépendait de l'endroit où vous faisiez la mesure. Si vous aviez fait la mesure en sortant du groupe des développeurs, vous auriez dit : « J'observe les quatre libertés ; c'est un logiciel libre. » Si vous aviez fait la mesure parmi les utilisateurs, vous auriez dit : « La plupart n'ont pas ces libertés ; ce n'est pas un logiciel libre. »

Les développeurs de X ne voyaient pas cela comme un problème parce que leur but n'était pas de donner la liberté aux utilisateurs. Leur but était d'avoir un grand succès, et de leur point de vue les utilisateurs qui utilisaient le système X Window sans liberté faisaient simplement partie de ce grand succès. Mais au projet GNU, notre but est de donner la liberté aux utilisateurs. Si ce qui est arrivé à X était arrivé à GNU, GNU serait un échec.

Aussi j'ai cherché un moyen pour que ça n'arrive pas. Et la méthode à laquelle je suis arrivée s'appelle copyleft. La base juridique du copyleft est le copyright. Pour vous représenter ceci, prenez le copyright et retournez-le sens dessus dessous. Vous obtiendrez le copyleft.

Voici comment ça marche : nous commençons avec un avis de copyright qui juridiquement n'a plus d'importance, mais qui rappelle aux gens que le programme est sous copyright. Cela veut dire que, par défaut, il est interdit de copier, de distribuer ou de modifier ce programme. Mais ensuite, nous disons : « Vous êtes autorisé à faire des copies, vous êtes autorisé à les distribuer, vous êtes autorisé à modifier le programme et vous êtes autorisé à publier les versions modifiées ou étendues. Mais il y a une condition : tout programme que vous distribuez, s'il contient une partie importante du présent programme, doit dans son ensemble être distribué aux même conditions. Pas plus, pas moins. » Ce qui veut dire : quel que soit le nombre de gens qui modifient le programme et quelle que soit l'étendue des modifications, dans la mesure où il y a dedans une quantité substantielle de notre code, le nouveau programme doit être un logiciel libre comme le programme original. En pratique, nous garantissons que personne ne peut s'interposer entre vous et moi pour dépouiller le code de la liberté, et ensuite vous le transmettre dépourvu de liberté. En d'autres termes, il est interdit d'interdire.

13. Licence publique générale GNU

Le copyleft transforme les quatre libertés en droits inaliénables pour tous les utilisateurs ; où qu'aille le code, la liberté va avec lui. La licence spécifique que nous utilisons pour appliquer ce concept général a pour nom « licence publique générale GNU », GNU GPL pour faire court. Environ les deux tiers ou les trois quarts de tous les logiciels libres utilisent cette licence. Mais il en reste un bon nombre qui ont d'autres licences. Certaines sont des licences avec copyleft, d'autres ne le sont pas. Ainsi nous avons des logiciels libres sous copyleft et des logiciels libres qui ne sont pas sous copyleft. Dans les deux cas les développeurs ont respecté votre liberté ; ils n'ont pas essayé de la piétiner. Mais voici la différence : avec le copyleft nous pouvons aller plus loin et la défendre activement contre quiconque voudrait essayer de s'interposer pour vous en priver, tandis que les développeurs de logiciels libres qui ne sont pas sous copyleft ne font pas ça. Ils n'ont pas essayé de vous ôter votre liberté mais ils ne la protègent pas activement contre les attaques des tiers. Aussi, je pense qu'ils pourraient faire plus au nom de la liberté. Mais ils n'ont rien fait de mal ; dans la mesure où ils ont fait quelque chose, c'est bien. Aussi je ne dirai pas que c'est mal. Je dirai simplement qu'ils auraient pu faire plus. Je pense qu'ils sont dans l'erreur.

Mais ce qu'ils produisent est du logiciel libre, donc c'est une contribution à notre communauté et, de fait, ce logiciel peut faire partie d'un système d'exploitation libre comme GNU.

13a. Développer GNU

Pendant les années 80, notre travail sur le projet GNU a consisté à développer ou à trouver tous les morceaux d'un système GNU complet. Dans certains cas, quelqu'un d'autre a écrit un programme et en a fait un logiciel libre que nous avons pu utiliser. C'était une bonne chose parce que cela accélérait notre travail. Par exemple le système X Window est l'un de ces programmes qui a été développé par d'autres pour des raisons qui leur appartenaient, mais dont nous avons pu nous servir parce qu'ils en ont bel et bien fait un logiciel libre.

Pourtant, les gens disaient que le travail était si énorme que nous ne le finirions jamais. Pour ma part, je pensais que nous obtiendrions finalement un système d'exploitation libre, mais je convenais que le travail était énorme ; il nous fallait chercher des raccourcis. Ainsi par exemple, j'avais toujours voulu pouvoir créer des fenêtres dans GNU. J'avais écrit deux systèmes de fenêtrage au labo d'IA avant même de démarrer GNU, donc bien sûr je voulais mettre cela dans le système. Mais nous n'avons jamais développé de système de fenêtage pour GNU parce que quelqu'un d'autre avait développé X auparavant. Après y avoir jeté un œil, j'ai dit : « Bon, il n'est pas sous copyleft, mais il est libre, il est populaire, il est puissant, utilisons-le donc. » Ainsi nous avons évité une bonne partie du travail. Nous l'avons pris, X, nous l'avons mis dans le système GNU et nous avons commencé à rendre les autres morceaux de GNU compatibles avec lui. Parce que le but était d'avoir un système d'exploitation libre, pas d'avoir un système d'exploitation libre dont nous aurions écrit chaque morceau exprès.

14. Gagner de l'argent avec le logiciel libre

Cependant il était très rare de voir quelqu'un d'autre publier un logiciel libre utile à GNU, et quand ça arrivait, c'était une coïncidence parce qu'il n'écrivait pas ce logiciel pour avoir un système d'exploitation libre. Donc quand cela arrivait c'était formidable, mais nous devions développer un tas d'autres morceaux. Certains ont été développés par le personnel de la Free Software Foundation. La FSF est une association à but non lucratif ayant pour objet de promouvoir le logiciel libre. Nous l'avons fondée en octobre 85, la popularité de GNU Emacs nous ayant suggéré que des gens pourraient effectivement donner de l'argent au projet GNU. Ainsi nous avons fondé la FSF. Elle a recherché des dons, mais elle a également repris à son compte la vente des enregistrements d'Emacs. Et il s'est avéré qu'au début, pendant de nombreuses années, la majeure partie des rentrées d'argent de la FSF provenait de cela, de la vente de produits, de la vente de copies de logiciels et de manuels que chacun était libre de copier. C'est intéressant, parce que c'était soi-disant impossible ; mais nous l'avons fait quand même.

Cela voulait dire que je devais trouver un autre moyen de gagner ma vie. En tant que président de la FSF, je ne voulais pas lui faire concurrence. Cela n'aurait été ni juste ni correct. Donc j'ai commencé à gagner ma vie en faisant sur commande des modifications aux logiciels que j'avais écrits, et en faisant des sessions de formation à ces logiciels. Les gens qui voulaient un changement dans Emacs ou GCC venaient me chercher car ils pensaient que je pouvais faire un meilleur travail, plus rapide, étant donné que j'en étais l'auteur. Donc j'ai commencé à demander jusqu'à 250 $ de l'heure et j'ai calculé que je pouvais gagner ma vie avec 7 semaines de travail rémunéré par an – ce qui représente une somme suffisante pour mes dépenses, autant pour les économies et autant pour les taxes. Et quand j'atteignais ce point je me disais : « Je ne vais plus accepter de travail rémunéré cette année, j'ai d'autres choses à faire, plus importantes. »

En fait j'ai eu trois entreprises différentes de logiciel libre depuis que je travaille sur GNU. J'en ai décrit deux. La troisième : je suis payé pour certaines conférences. Pour ce qui est de celle-ci, je ne sais pas encore [rires]. Je leur ai dit : « S'il vous plaît, payez-moi ce que vous pouvez. » Je pense que Google devrait avoir les moyens de me payer une somme respectable, mais est-ce qu'ils le feront, je ne sais pas. En tous cas, j'ai pensé que cela valait la peine de donner cette conférence, simplement pour le bien que cela fera au mouvement.

15. Pourquoi écrire du logiciel libre

Cela pose la question de savoir pourquoi les gens développent des logiciels libres. Vous voyez, il y a des gens pour penser que personne n'écrirait jamais de logiciel sans être payé ; ce serait la seule raison pour laquelle quiconque écrirait jamais du code. C'est effarant le genre de théories simplistes, parfaitement stupides, auxquelles les gens croient quelquefois sous prétexte qu'elles font partie d'une idéologie dominante.

La nature humaine est très complexe. Quoi que les gens fassent, ils peuvent le faire pour des raisons diverses. En réalité, une personne peut avoir simultanément plusieurs motivations pour une seule action. Néanmoins, certains disent : « Si le logiciel est libre, cela signifie que personne n'est payé pour l'écrire, donc personne ne va en écrire. » Évidemment, ils confondent les deux significations du mot free, de sorte que leurs théories sont basées sur une confusion. Quoi qu'il en soit, nous pouvons comparer leur théorie à la réalité concrète. Alors nous voyons que des centaines, peut-être des milliers de gens sont payés pour travailler sur le logiciel libre, y compris certains ici-même, je crois. Et il y a environ un million de gens au total qui développent du logiciel libre pour des raisons diverses et multiples qui leur appartiennent. Cette théorie simpliste sur leur motivation est absurde.

Voyons un peu ce qui motive les gens à écrire du logiciel libre ; quels sont leurs motivations réelles ? Eh bien, je ne les connais pas nécessairement. Il pourrait toujours y avoir quelqu'un dont je ne connais pas, ou dont j'ai oublié la motivation. Je peux seulement vous parler des motivations que je me rappelle avoir rencontrées.

Une des motivations est l'idéalisme politique : faire du monde un endroit meilleur où nous pouvons vivre ensemble dans la liberté. C'est une motivation très importante pour moi, mais ce n'est pas ma seule motivation. Et il y a d'autres personnes qui écrivent des logiciels libres et ne sont pas du tout d'accord avec cette motivation.

Une autre, très importante, est le plaisir. Programmer est prodigieusement amusant. Pas pour tout le monde, bien sûr, mais pour un grand nombre des meilleurs programmeurs. Et ceux-là sont les gens dont nous recherchons le plus la contribution. C'est particulièrement amusant quand personne ne vous dit quoi faire, c'est pourquoi tant de programmeurs dont c'est le métier écrivent des logiciels libres pendant leurs loisirs.

Mais ce ne sont pas les seules motivations. Une autre est d'être apprécié. Si 1% de notre communauté utilise votre programme, cela représente des centaines de milliers d'utilisateurs. Cela fait beaucoup de monde pour vous admirer.

Une autre motivation apparentée, mais différente, est la réputation professionnelle. Si 1% de notre communauté utilise votre programme, vous pourrez mettre ça sur votre CV et cela prouvera que vous êtes un bon programmeur. Vous n'avez même pas besoin de sortir d'une école.

Une autre est la gratitude. Si vous vous êtes servi des logiciels libres de la communauté pendant des années et les avez appréciés, alors quand vous écrivez un programme, c'est l'occasion de rendre quelque chose à la communauté qui vous a tant donné.

Une autre est la haine de Microsoft [rires]. C'est une motivation assez ridicule, parce que Microsoft n'est vraiment qu'un des nombreux développeurs de logiciels non libres ; ils se ressemblent tous dans leur malfaisance. C'est une erreur de se focaliser [uniquement] sur Microsoft, et cette erreur peut avoir des conséquences fâcheuses. Quand les gens se focalisent trop sur Microsoft, ils commencent à oublier que tous les autres font des choses aussi mauvaises. Et ils peuvent finir par penser que tout ce qui fait concurrence à Microsoft est bon, même si c'est aussi du logiciel non libre, donc intrinsèquement aussi malfaisant. Maintenant, c'est vrai que ces autres sociétés n'ont pas mis un aussi grand nombre d'utilisateurs sous leur joug que Microsoft, mais ce n'est pas faute d'avoir d'essayé : ils n'ont simplement pas réussi à nuire à autant de gens que Microsoft, ce qui n'est guère une excuse sur le plan éthique. Néanmoins, on constate que cette motivation encourage des gens à développer du logiciel libre, aussi devons-nous la compter parmi celles qui ont ce résultat.

Enfin une autre motivation est l'argent. Quand les gens sont payés pour développer du logiciel libre, cela fait partie de leurs motivations pour le travail qu'ils font. En fait, quand j'étais payé pour apporter des améliorations à divers programmes que j'avais écrits, cet argent faisait aussi partie de mes motivations à faire ces travaux particuliers.

[RMS, 2010 : une motivation que j'ai oublié de citer est d'améliorer un programme libre à votre propre usage.]

Donc les motivations possibles pour écrire du logiciel libre sont nombreuses. Et, heureusement, il y a beaucoup de développeurs de logiciel libre, qui en produisent une grande quantité.

16. Linux, le noyau

Ainsi nous avons passé les années 80 à ajouter les morceaux manquants au système d'exploitation GNU. Au début des années 90, nous avions presque tout le nécessaire. Un seul morceau important manquait à l'appel, un morceau essentiel pour tout système capable d'initialisation, le noyau. Nous avons commencé son développement en 1990. Je cherchais un raccourci, un moyen quelconque de partir de l'existant. Je pensais que de déboguer un noyau serait pénible, parce qu'on ne peut pas le faire avec un débogueur symbolique, et quand il plante c'est un peu contrariant.

Je cherchais un moyen de courtcircuiter ce travail, et j'ai fini par en trouver un, un micronoyau appelé Mach qui avait été développé à Carnegie Mellon comme projet de recherche. Mach n'a pas toutes les fonctions d'Unix ; il est censé fournir certaines fonctions générales de bas niveau, les autres étant implémentées dans des programmes utilisateur. Bon, ça sera facile à déboguer, je pensais, parce que ce sont des programmes utilisateur ; quand ils plantent, le système n'est pas mort. Les gens ont donc commencé à travailler sur ces programmes utilisateur, que nous avons appelés the GNU Hurd, parce que c'est une horde de serveurs GNU (vous voyez, les gnous vivent en horde).

Je pensais en tout cas que cette architecture nous permettrait de finir le travail plus vite, mais ce n'est pas ce qui s'est passé ; en fait cela a pris des années pour que Hurd fonctionne, en partie parce que Mach n'était pas fiable, en partie parce que l'environnement de débogage n'était pas très bon, en partie parce que c'était difficile de déboguer ces programmes multithread, asynchrones, et en partie parce que c'était un peu un projet de recherche. Du moins, c'est tout ce que je peux en dire ; je n'ai jamais été impliqué effectivement dans le développement de Hurd.

Heureusement, nous n'avons pas eu à l'attendre parce qu'en 1991 Linus Torvalds, un étudiant finnois, a développé son propre noyau en utilisant l'architecture monolithique traditionnelle, et en moins d'un an il l'a amené au point où il commençait à fonctionner. Au début, Linux – c'était le nom de ce noyau – n'était pas libre, mais en 1992 il l'a republié sous la licence publique générale GNU ; à partir de ce moment-là, c'était un logiciel libre. Il devenait alors possible, en combinant Linux avec le système GNU, de faire un système d'exploitation complet. Et ainsi, l'objectif que nous nous étions fixé, que j'avais annoncé en 1983, était atteint : pour la première fois, il existait un système d'exploitation moderne pour les ordinateurs modernes ; il devenait possible de se procurer un ordinateur moderne et de le faire fonctionner sans trahir le reste de l'humanité et sans perdre son libre arbitre. Il suffisait d'installer le système d'exploitation GNU+Linux.

17. Problème de confusion entre GNU et Linux, liberté

Mais les gens qui ont combiné GNU avec Linux se sont embrouillé les idées. Ils ont commencé à appeler l'ensemble Linux, alors qu'en fait c'est le nom d'un morceau particulier. Et d'une manière ou d'une autre cette confusion s'est répandue plus vite que nous n'avons été capables de la corriger. Ainsi je suis sûr que vous avez entendu beaucoup de gens parler de Linux en tant que système d'exploitation, un système d'exploitation qui pour l'essentiel a débuté en 1984 sous le nom de projet GNU.

À l'évidence, ils sont dans l'erreur. Ce système n'est pas Linux ; il contient Linux, Linux est le noyau, mais l'ensemble du système est essentiellement GNU. Donc je vous le demande, s'il vous plaît ne l'appelez pas Linux. Si vous l'appelez Linux, vous créditez Linus Torvalds de notre travail. C'est vrai qu'il a apporté au système un morceau important, mais il n'en a pas apporté la majeure partie ; la vision d'ensemble existait avant qu'il ne s'implique. Il n'était pas encore au lycée quand nous avons commencé à développer le système. Donc citez-nous de la même façon que lui ; nous avons au moins droit à cela. Vous pouvez le faire en appelant le système GNU/Linux, ou GNU+Linux ou GNU&Linux, avec la ponctuation qui, pour vous, l'exprime le mieux.

[http://www.gnu.org/gnu/gnu-linux-faq.html]

Si je vous fais cette demande, c'est naturellement en partie parce que nous avons droit à être reconnus, mais cette raison n'est pas très importante. Si c'était uniquement un problème de reconnaissance, ça ne vaudrait pas la peine d'en faire un plat. Mais les enjeux vont plus loin. Vous voyez, quand les gens pensent que le système est Linux, ils supposent à tort que son démarrage et son développement sont surtout dus à Linus Torvalds, et ce faisant ils supposent à tort que la vision d'ensemble vient de lui ; ils examinent donc sa vision des choses et la suivent. Or sa vision est apolitique. Sa motivation n'est pas le combat pour la liberté. il ne croit pas que les utilisateurs d'ordinateurs aient droit à la liberté de partager et de modifier les logiciels. Il n'a jamais appuyé notre philosophie. Bon, il a droit à ses opinions et le fait qu'il ne soit pas d'accord avec nous ne diminue pas la valeur de sa contribution.

Si nous avons le système GNU+Linux, c'est à cause d'une campagne pour la liberté qui dure depuis de nombreuses années. Nous, au projet GNU, n'avons pas développé Linux, de la même façon que nous n'avons pas développé X, ni TeX, ni divers autres programmes qui sont maintenant des parties importantes du système. Mais les gens qui ne partageaient pas nos valeurs, qui n'étaient pas motivés par la détermination de vivre dans la liberté, n'auraient vu aucune raison de chercher à obtenir un système complet, et ne l'auraient jamais fait. Personne n'aurait produit une chose comme ça, à part nous.

Mais de nos jours on tend à l'oublier. Si vous regardez autour de vous, vous verrez que la plupart des discussions sur le système GNU l'appellent Linux, tendent à s'y référer comme « open source » plutôt que « logiciel libre » et ne mentionnent pas la liberté comme un enjeu. Cet enjeu, qui est la raison d'être du système, est presque complètement oublié. On voit de nombreux techniciens qui préfèrent penser à des questions techniques dans un contexte étroitement technique sans regarder, au-delà, les effets sociétaux de leurs décisions techniques. Le choix entre un logiciel qui piétine votre liberté et un logiciel qui la respecte fait partie du contexte social. C'est exactement ce que les techos tendent à oublier ou à minimiser. Rappeler aux gens de faire attention à la liberté est notre travail de tous les instants. Mais souvent ces efforts sont vains car les utilisateurs de notre système ne savent pas que c'est notre système. Ils ne savent pas que c'est le système GNU, ils pensent que c'est Linux. Voilà pourquoi cela fait vraiment une différence que vous rappeliez aux gens d'où vient ce système.

Les gens me disent que ça fait mauvais effet de demander de la reconnaissance. Je ne demande pas de reconnaissance pour moi personnellement ; je demande de la reconnaissance pour le projet GNU, qui comprend des milliers de développeurs. Mais ils ont raison, c'est vrai : ceux qui veulent à toute force voir le mal peuvent voir du mal là-dedans. Alors ils continuent en disant : « Vous devriez laisser tomber, et quand on appelle le système Linux vous devriez sourire à l'intérieur de vous-même et être fier du travail bien fait. » Ce serait un très bon conseil si l'hypothèse était exacte : l'hypothèse que le travail est terminé.

Nous avons très bien commencé, mais c'est tout. Nous n'avons pas terminé le travail. Nous aurons terminé le travail quand chaque ordinateur fera tourner un système d'exploitation libre et des programmes d'application libres, exclusivement. Ce travail consiste à libérer les habitants du cyberespace. Nous avons très bien commencé ; nous avons développé des systèmes d'exploitation libres et des interfaces utilisateur libres, et des suites bureautiques libres et ils ont maintenant des dizaines de millions d'utilisateurs. Mais il y a des centaines de millions d'utilisateurs de systèmes privateurs, aussi nous avons encore un long chemin à faire. Et en dépit de la grande variété des logiciels libres, il y a encore beaucoup de tâches pour lesquelles il n'y a pas de logiciel libre adapté ; ainsi nous avons beaucoup de travail devant nous.

Nous pouvons apercevoir la fin du travail, vous savez. Peut-être que nous n'en sommes éloignés que d'un ordre de grandeur, après avoir parcouru plusieurs ordres de grandeur. Mais cela ne veut pas dire que ce qui reste est facile. Et aujourd'hui nous avons quelque chose que nous n'avions pas auparavant : nous avons des ennemis ; des ennemis puissants, riches, assez puissants pour acheter des gouvernements.

18. Ennemis du logiciel libre

Au début, le projet GNU et le mouvement du logiciel libre n'avaient pas d'ennemis. Il y avait des gens qui n'étaient pas intéressés, un grand nombre, mais personne n'essayait activement de nous empêcher de développer ni de publier un système d'exploitation libre. De nos jours, ils essaient de nous arrêter. L'obstacle principal que nous affrontons, c'est celui-là, pas le travail lui-même.

Aux États-Unis, il y a deux lois différentes qui interdisent divers logiciels libres.

L'une d'elles est la DMCA,9 qui a été utilisée pour interdire à un logiciel libre de lire les DVD. Si vous achetez un DVD, c'est légal de le regarder sur votre ordinateur, mais le logiciel libre qui vous permettrait de le faire sur votre système GNU/Linux a été censuré aux États-Unis. Cela affecte une catégorie assez étroite de logiciels : ceux qui permettent de visionner les média chiffrés. Mais beaucoup d'utilisateurs peuvent vouloir faire cela, et s'ils ne sont pas capables de le faire avec un logiciel libre, ils peuvent en prendre prétexte pour utiliser un logiciel non libre, s'ils ne donnent pas de valeur à la liberté.

Mais le plus grand danger vient du droit des brevets, parce que les États-Unis permettent que des idées logicielles soient brevetées. Écrire un programme non trivial veut dire combiner des centaines d'idées différentes. C'est très difficile de faire ça si chacune de ces idées peut être le monopole de quelqu'un. Le développement logiciel finit par ressembler à la traversée d'un champ de mines. En effet, chaque fois que vous prenez une décision sur la conception du logiciel, il est probable que rien ne vous arrivera, mais il y a une certaine probabilité que vous marchiez sur un brevet qui pulvérisera votre projet. Nous avons une longue liste de fonctions que nos logiciels libres ne possèdent pas, parce que nous avons peur de les implémenter.

[http://endsoftpatents.org]

Et maintenant la FCC10 envisage d'appliquer au logiciel la régulation du « drapeau d'émission » [broadcast flag].11 La FCC a adopté une régulation exigeant que les tuners TV possèdent un mécanisme pour bloquer la copie, qui soit impossible à trafiquer. Cela signifie qu'il ne peut pas être implémenté avec du logiciel libre. Ils n'ont pas encore décidé si cela s'applique au logiciel, ou non ; mais si oui, ils auront interdit GNU Radio, qui est un logiciel libre capable de décoder les émissions de TV numérique.

Et puis il y a le danger du matériel dont les spécifications sont secrètes, ou qui est conçu pour interférer avec le contrôle du matériel par l'utilisateur. De nos jours, un grand nombre des équipements que vous pouvez vous procurez pour votre PC ont des spécifications secrètes. On vous vend l'équipement mais on ne vous dit pas comment le faire marcher. Alors, comment écrire un logiciel libre pour le faire fonctionner ? Eh bien nous devons, ou bien découvrir les spécifications par rétroingénierie, ou bien faire peser la pression du marché sur ces sociétés. Et dans les deux cas, nous sommes en position de faiblesse du fait que tant d'utilisateurs de GNU/Linux ne savent pas pourquoi ce système a été développé et n'ont jamais entendu parler des idées que je vous expose aujourd'hui. Ceci parce que, lorsqu'ils entendent parler du système, ils l'entendent appeler Linux et l'associent à la philosophie apolitique de Linus Torvalds. Ce dernier continue à travailler au développement de Linux. Développer le noyau a été une contribution importante à notre communauté. En même temps, il donne très publiquement le mauvais exemple en utilisant un programme non libre pour faire ce travail. S'il utilisait un programme non libre en privé, je n'en aurais jamais entendu parler et n'en ferais pas tout un plat. Mais en invitant d'autres personnes qui développent Linux à l'utiliser avec lui, il donne très publiquement un mauvais exemple qui légitime l'utilisation de logiciel non libre. Quand les gens voient ça, vous comprenez, s'ils pensent que c'est bien, ils n'ont aucune chance de penser que le logiciel non libre est mauvais. Alors quand certaines sociétés disent « Oui, notre matériel fonctionne avec Linux, voici ce pilote uniquement binaire que vous pouvez installer, et ça marchera », ces personnes ne voient rien de mal là-dedans, alors elles n'appliquent pas la pression du marché et elles ne se sentent pas motivées pour aider à la rétroingénierie du pilote.

Ainsi, quand nous faisons face aux divers dangers que nous devons affronter, nous sommes affaiblis par le manque de détermination. Bien sûr, une motivation solide à combattre pour la liberté ne garantira pas que nous gagnerons toutes ces bataille, mais certainement ça aidera. Cela nous fera fournir plus d'efforts, et si nous fournissons plus d'efforts nous en gagnerons un plus grand nombre.

19. Informatique déloyale

Nous allons devoir nous organiser politiquement pour éviter d'être complètement privés du droit d'écrire du logiciel libre.

Aujourd'hui, l'une des menaces les plus insidieuses pour l'avenir du logiciel libre vient de l'informatique déloyale, qui est une conspiration de plusieurs grandes sociétés. Elles l'appellent « informatique de confiance », mais qu'est-ce qu'elles entendent par là ? Ce qu'elles veulent dire, c'est qu'un développeur d'applications peut faire confiance à votre ordinateur pour lui obéir et pour vous désobéir. Alors, de votre point de vue, c'est de l'informatique déloyale, parce que votre ordinateur ne va plus vous obéir. L'objectif de ce plan est que vous ne contrôliez plus votre ordinateur.

[http://www.gnu.org/philosophy/can-you-trust.html]

L'informatique déloyale peut servir à une variété de choses différentes, des choses comme vous interdire de faire tourner un programme qui n'a pas été autorisé par le développeur du système d'exploitation. C'est une chose qu'ils peuvent faire. Mais ils n'oseront peut-être pas aller aussi loin. Une autre chose qu'ils projettent de faire est de rendre certaines données disponibles uniquement pour une application particulière. L'idée, c'est qu'une application puisse écrire des données sous forme chiffrée, de sorte quelles ne puissent être déchiffrées que par la même application ; ainsi personne d'autre ne pourrait écrire indépendamment un autre programme pour accéder à ces données. Et naturellement ils s'en serviraient pour limiter l'accès aux œuvres publiées, vous comprenez, un truc pour remplacer les DVD, de sorte qu'il serait non seulement illégal, mais impossible d'écrire un logiciel libre pour les lire.

Et ils n'ont pas besoin de s'arrêter aux données publiées. Ils peuvent aussi le faire à vos propres données. Imaginez que l'informatique déloyale soit courante dans 10 ans et que Microsoft décide de sortir une nouvelle version du format Word qui emploie l'informatique déloyale pour chiffrer vos données. Alors il serait impossible d'écrire un logiciel libre pour lire les fichiers Word. Microsoft essaie toutes les méthodes possibles pour nous empêcher d'avoir des logiciels libres qui lisent les fichiers Word. D'abord ils sont passés à un format secret, de sorte qu'on a dû chercher à comprendre ce format. Bon, nous l'avons plus ou moins compris. Il y a des programmes libres qui lisent la plupart des fichiers Word (pas tous). Mais ensuite il leur est venu une autre idée. Ils ont dit : « Utilisons XML. » Voici ce que Microsoft entend par utiliser XML. Au début du fichier, il y a un truc trivial qui dit « c'est du XML et la suite, ce sont des données en format Word binaire », ensuite il y a les données en format Word binaire, puis à la fin il y a un truc qui dit « c'était des données en format Word binaire ». Et ils ont breveté ça. Je ne sais pas exactement ce que ce brevet couvre et ce qu'il ne couvre pas, mais, vous savez, certaines des choses que nous pourrions faire, soit lire, soit écrire ces formats de fichiers, pourraient donner lieu à poursuites de leur part. Et je suis sûr que s'ils disposent de l'informatique déloyale, ils l'utiliseront aussi.

C'est pourquoi nous avons lancé une campagne pour refuser de lire les fichiers Word. Il y a de nombreuses raisons de refuser. L'une d'elle, c'est qu'ils pourraient contenir des virus. Si quelqu'un vous envoie un fichier Word, vous ne devez pas le regarder. Mais, plus important, vous ne devez même pas essayer de le regarder. Il y a de nos jours de nombreux programmes libres qui lisent la plupart des fichiers Word. Mais c'est vraiment mieux, mieux que d'essayer de lire le fichier, de renvoyer un message disant : « Voudriez-vous me renvoyer cela dans un format qui ne soit pas secret ? Ce n'est pas une bonne idée d'envoyer des fichiers Word aux gens. » Pourquoi ? Parce que nous devons surmonter la tendance qu'ont les gens de notre société à utiliser ces formats secrets pour la communication. Il nous faut convaincre les gens d'exiger des formats standards publiquement documentés que chacun soit libre de mettre en œuvre. Et le format Word est tout le contraire, donc c'est le meilleur point de départ. Si quelqu'un vous envoie un fichier Word, n'essayez pas de le lire. Répondez en disant : « Ce n'est vraiment pas une chose à faire. » Il y a une page sur www.gnu.org/philosophy qui est une bonne référence. Elle explique pourquoi l'enjeu est important.

[http://www.gnu.org/philosophy/no-word-attachments.html]

20. Aider GNU

www.gnu.org est le site web du projet GNU. Vous pouvez vous y rendre pour un supplément d'information. Dans le répertoire /gnu vous trouverez l'histoire de GNU, dans le répertoire /philosophy vous trouverez des articles sur la philosophie du logiciel libre et dans /directory vous trouverez le Répertoire du logiciel libre, qui liste plus de 3 000 logiciels libres utilisables, fonctionnant avec le système GNU/Linux.

[Il y en a maintenant plus de 6 000, et ils se trouvent dans directory.fsf.org]

Maintenant, je vais bientôt terminer ma conférence, mais auparavant je voudrais vous signaler que j'ai des autocollants à distribuer. Ils représentent un gnou volant et un manchot volant, tous deux assez peu réalistes, mais ce sont des super-héros. Et si vous n'y voyez pas d'inconvénient, j'ai quelques objets que je vends au profit de la Fondation pour le logiciel libre, ainsi vous pouvez nous soutenir en les achetant. J'ai ces boutons qui disent « posez-moi des questions sur le logiciel libre – tout est une question de liberté » et j'ai quelques porte-clefs GNU et quelques broches GNU qui sont plutôt jolis. Vous pouvez les acheter. Vous pouvez aussi nous soutenir en devenant membre associé. Cela, vous pouvez le faire sur notre site web, mais j'ai aussi quelques cartes pour vous si vous voulez le faire [maintenant].

21. Saint Ignuce

Maintenant je vais conclure ma conférence en vous présentant mon alter ego. Vous voyez, les gens m'accusent quelquefois de prendre l'attitude d'un saint donneur de leçons. J'espère que ce n'est pas vrai. Je ne vais pas condamner quelqu'un juste parce qu'il n'est pas aussi fermement engagé que moi. J'essaierai de l'encourager à le devenir un peu plus, mais ce n'est pas la même chose. Donc je ne pense pas prendre l'attitude d'un saint donneur de leçon, mais j'ai l'attitude d'un saint : c'est mon job d'être saint.

[Il revêt une tunique noire et un disque magnétique qui lui sert d'auréole]
[Rires, applaudissements]
[Richard brandit son ordinateur portable comme un livre saint, et fait des signes de la main]

Je suis saint Ignuce de l'Église d'Emacs. Je bénis ton ordinateur, mon enfant.

Emacs a débuté comme éditeur de texte, puis est devenu un mode de vie pour beaucoup d'informaticiens, et enfin une religion. Quelqu'un sait-il à quoi servait le newsgroup alt.religion.emacs ? Je sais qu'il a existé, mais comme je ne lis jamais les nouvelles du net, je ne sais pas ce qui s'y disait.

En tout cas, nous avons maintenant un grand schisme entre deux versions rivales d'Emacs, et nous avons aussi des saints ; pas de dieux, cependant.

Pour être membre de l'Église d'Emacs, vous devez réciter la confession de la foi : vous devez dire « Il n'y a d'autre système que GNU et Linux est un de ses noyaux. »

L'Église d'Emacs a des avantages sur d'autres que je ne nommerai pas. Dans l'Église d'Emacs, être un saint n'impose pas le célibat. Donc, si vous cherchez une Église dans laquelle être un saint, vous pourriez envisager la nôtre.

Cependant, elle impose de s'engager à vivre dans la pureté morale. Vous devez exorciser les systèmes privateurs malfaisants qui ont pris possession de tous les ordinateurs placés sous votre contrôle effectif ou sous votre autorité, et vous devez installer un système d'exploitation libre, sain (c'est-à-dire saint)12 où « sain » peut s'épeler de plus d'une façon, et au-dessus, installer uniquement des logiciels libres. Si vous prenez cet engagement et que vous le tenez tout au long de votre vie, alors vous aussi serez un saint et vous aussi pourrez finalement avoir une auréole – si vous réussissez à en trouver une, parce qu'ils ne les fabriquent plus.

Quelquefois, les gens me demandent si, dans l'Église d'Emacs, c'est un péché d'utiliser Vi. C'est vrai que VI-VI-VI est l'éditeur du Malin [rires], mais utiliser une version libre de Vi n'est pas un péché, c'est une pénitence.

Et quelquefois les gens me demandent si mon auréole est vraiment un vieux disque d'ordinateur [il pointe du doigt l'auréole]. Ce n'est pas un disque d'ordinateur, c'est mon auréole. Mais elle a été disque d'ordinateur dans une vie antérieure.

Merci à tous.

[Applaudissements]

22. À propos d'anonymat, de cartes de crédit, de téléphones portables

Maintenant je peux passer un moment à répondre aux questions.

PUBLIC : Oui, savez-vous, ou pouvez-vous nous dire pourquoi Linus Torvalds, qui a des attitudes très, très différentes des vôtres, a publié Linux sous votre [inintelligible] ? Qu'est-ce qui l'a motivé ?

RICHARD : Je ne sais pas pourquoi Linus Torvalds est passé à la GNU GPL pour Linux. Il faudrait le lui demander. Je ne me rappelle pas avoir jamais vu la raison. Je ne sais pas.

PUBLIC : Pouvez-vous nous dire quelque chose sur les efforts actuels visant à mettre la sécurité dans le réseau lui-même ?

RICHARD : Je ne sais pas… il a dit « efforts visant à mettre la sécurité à l'intérieur du réseau ». Je ne sais pas ce que ça veut dire.

PUBLIC : [inintelligible] supprimer l'anonymat du réseau lui-même

RICHARD : Supprimer l'anonymat ? Eh bien, je ne sais rien de ces efforts, mais je pense que c'est horrible. Je n'utilise pas le commerce électronique parce que je n'aime pas acheter avec une carte de crédit. Je veux acheter les choses anonymement et je le fais en payant en espèces dans un magasin. Je n'aime pas fournir à Big Brother des archives à mon sujet, quelles qu'elles soient. C'est pour la même raison que je n'ai pas de téléphone portable. Je ne veux pas transporter de mouchard. Nous devons nous battre plus vigoureusement pour garder notre vie privée à l'abri des systèmes de surveillance. Alors, bien que je ne sois pas au courant des efforts spécifiques dont vous parlez, je les trouve dangereux, beaucoup plus dangereux que l'insécurité des ordinateurs. Cela dit, peut-être que c'est parce que je ne suis pas utilisateur de Windows ; ainsi j'ai moins de problèmes.

PUBLIC : [inintelligible]

RICHARD : Non, nous ne pouvons pas. Il demande si nous pouvons monopoliser les formats de fichiers. Eh bien, nous ne pouvons pas le faire en utilisant nos licences basées sur le copyright, parce que le copyright ne couvre ni les idées, ni les principes, ni les méthodes de fonctionnement, ni les systèmes ; il couvre seulement les détails de l'expression d'une œuvre d'auteur. Alors nous ne pouvons pas, en utilisant des licences comme la GNU GPL, empêcher qui que ce soit d'écrire son propre code pour manipuler le même format.

Il est concevable que nous puissions demander des brevets ; cependant il se trouve que les brevets sont très, très différents du copyright ; ils n'ont presque rien en commun, et il se trouve que cela coûte très cher d'obtenir un brevet, et encore plus cher de le maintenir en état de validité. Et, autre chose, on ne doit pas partir du principe que ce qui est breveté par Microsoft est important parce que c'est un grand progrès. Il faut seulement que ce soit différent. Microsoft peut obtenir un brevet sur un détail d'un format qui est différent, et ensuite forcer la plupart des utilisateurs à migrer vers le nouveau format qui utilise cette idée. Microsoft peut faire ça à cause de sa puissance commerciale, à cause de son contrôle.

Nous ne pouvons pas faire ça. Tout le problème du logiciel libre est que les développeurs n'ont aucun pouvoir ; ce sont les utilisateurs qui ont le contrôle. Nous ne pouvons pas forcer les utilisateurs à migrer vers quoi que ce soit, pas même pour leur propre sécurité.

Vous savez, nous essayons depuis 1992 à peu près de convaincre les utilisateurs de ne plus se servir du format GIF parce que ce format est breveté, ce qui expose certains d'entre eux à des poursuites. Nous avons dit : « S'il vous plaît, arrêtez tous d'utiliser le format GIF dans l'intérêt de ceux qui seront poursuivis si le public utilise ce format. » Et les gens n'ont pas écouté. Donc le fait est que nous ne pouvons pas faire comme Microsoft, parce que cela repose sur l'usage de son pouvoir, et que nous n'en avons aucun sur le public du fait que nous avons choisi de respecter la liberté des gens.

24. Dangers du webmail, perte de liberté

PUBLIC : Quand quelqu'un utilise Google, il n'a pas accès au code source que nous utilisons, donc il n'a aucun moyen de [inintelligible] ce que nous faisons, donc cela viole sa liberté.

RICHARD : Quand une personne accède à un serveur de Google, elle n'a ni les binaires ni le code source du programme que Google utilise, parce que c'est Google qui utilise le programme, pas cette personne. Aussi, je ne m'attends pas à avoir autorité pour changer le logiciel que vous utilisez dans votre ordinateur. Vous devez avoir la liberté de modifier le logiciel que votre ordinateur exécute, mais je ne m'attendrai jamais à avoir la liberté d'aller dans votre ordinateur pour modifier ce logiciel. Pourquoi est-ce que vous me laisseriez faire ça ? C'est comme ça que je vois les choses quand une personne utilise un serveur de Google pour faire une recherche.

Cela dit, il y a là un danger possible. Le danger ne vient pas de choses comme Google. Le danger vient de choses comme Hotmail. Quand les gens commencent à utiliser un serveur sur le net pour stocker leurs données et pour faire les tâches qu'ils pourraient très bien faire sur leur propre ordinateur, cela introduit un danger. Je n'ai jamais compris comment les gens peuvent dire que l'avenir est dans les clients légers, parce que je ne peux pas imaginer pourquoi je ferais les choses de cette façon. J'ai un PC qui est capable de faire tourner un logiciel de messagerie ; je garde mon courrier électronique sur mon propre ordinateur, je ne le laisse pas sur le serveur de quiconque, en particulier si c'est un serveur en lequel je n'ai aucune raison d'avoir confiance. Et de nos jours, naturellement, si vous confiez vos données personnelles au serveur de quelqu'un, vous pourriez tout aussi bien les transmettre directement à Ashcroft13 et à sa gestapo.

[RMS, 2010 : Gmail est comparable à Hotmail de ce point de vue. Voir également http://www.gnu.org/philosophy/who-does-that-server-really-serve.html, qui expose un autre problème concernant certains services en ligne, mais pas tous.]

PUBLIC : inintelligible

RICHARD : Il demande « si les gens utilisaient un client léger et faisaient toute leur informatique sur un serveur distant ». Oui, cela voudrait dire que les gens perdraient la liberté, parce qu'évidemment, on ne peut pas modifier le logiciel qui est sur le serveur de quelqu'un d'autre. Alors si vous utilisez le logiciel sur le serveur de quelqu'un d'autre au lieu de le faire tourner sur votre propre ordinateur, vous perdez le contrôle. Je ne pense pas que ce soit une bonne chose, et par conséquent je ne vais pas encourager les gens à aller dans ce sens. Les logiciels requis pour faire ces tâches sur votre machine continueront d'être développés.

{Vous partez si vite ? [rires] J'espère que ce n'est pas quelque chose que j'ai dit. Oh, maintenant je n'aurai plus l'occasion de la rencontrer. Tant pis.}

PUBLIC : Est-ce que les Creative Commons sont une confession différente de la même religion, ou une religion différente ?

RICHARD : Eh bien, d'abord, ce n'est pas une religion, sauf en manière de plaisanterie. L'Église d'Emacs est une plaisanterie. S'il vous plaît, gardez à l'esprit que prendre l'Église trop au sérieux peut être mauvais pour la santé, même l'Église d'Emacs. Donc cela n'a rien à voir avec la religion.

C'est une question d'éthique. La question est de savoir ce qui fait qu'une société est bonne et quel genre de société nous voulons pour y passer notre vie. Il ne s'agit pas de dogme, il s'agit de philosophie et de politique.

Les licences Creative Commons ont été conçues pour les travaux artistiques, et je pense qu'elles sont bonnes pour les travaux artistiques. Les enjeux ne sont pas exactement les mêmes pour les travaux artistiques et pour les logiciels.

Un logiciel est un exemple d'ouvrage utilitaire, fonctionnel. On peut l'utiliser pour faire une tâche. Le but principal d'un programme n'est pas que les gens lisent le code et pensent : « Oh, que c'est passionnant, quel travail formidable ils ont fait ! » Le but principal d'un logiciel est que vous le fassiez fonctionner et qu'il fasse quelque chose. Et oui, les personnes qui s'intéressent au logiciel vont également le lire pour apprendre, mais ce n'est pas là son but principal. Son intérêt réside dans la tâche qu'il effectue, pas juste dans le plaisir qu'il procure quand on le lit. Quant à l'art, sa principale utilité est la sensation qu'il vous procure quand vous le regardez ou que vous l'écoutez. Ce sont des manières très différentes d'être utiles ; il en découle que les questions éthiques se rapportant à la copie et aux modifications sont différentes.

Pour les ouvrages utilitaires, fonctionnels, les gens doivent avoir les quatre libertés, y compris celle de publier une version modifiée. Pour l'art, je ne dirais pas ça. Je pense que pour utiliser n'importe quelle œuvre publiée, il y a une liberté minimum que nous devons toujours avoir, c'est la liberté de redistribuer des copies exactes mot pour mot. Mais je ne dirais pas qu'il faille nécessairement aller plus loin. Aussi je pense que les licences Creative Commons sont très utiles et bien adaptées à l'art.

26. Logiciel libre malveillant

PUBLIC : Puisque tout le monde a la liberté de modifier le code et de le republier, comment évite-t-on les saboteurs ?

RICHARD : Eh bien, on ne les évite pas. Ce que je veux dire, c'est qu'on ne pourra jamais. Alors on se contente de regarder les différentes versions et on voit laquelle on préfère. On ne peut pas non plus éviter les saboteurs de logiciel non libre ; en fait, le saboteur pourrait être le développeur lui-même. Comme je l'ai dit, les développeurs ajoutent souvent des fonctionnalités malveillantes, et alors on est complètement impuissant. Au moins avec le logiciel libre, on peut lire le code source, on peut comparer deux versions. Si vous avez l'intention de passer de cette version-ci à cette version-là, vous pouvez les comparer pour voir ce qui est différent, et chercher un éventuel code malveillant.

27. Formats de fichiers brevetés

PUBLIC : Est-ce que par hasard vous savez quels formats de fichiers populaires sont secrets et lesquels sont publics ?

RICHARD : Eh bien, parmi les formats de fichiers populaires, les seuls dont je sais qu'ils sont secrets sont certains formats de Microsoft. Mais par ailleurs il y en a d'autres qui ont des problèmes de brevets. Par exemple il y a encore un brevet sur la compression LZW, utilisée dans le format GIF. Et quelqu'un a un brevet qui, d'après lui, couvre le format JPEG ; il est effectivement en train de poursuivre plusieurs sociétés. Et puis il y a un brevet sur l'audio MP3, de sorte que les encodeurs MP3 libres ont été poussés dans la clandestinité aux États-Unis ; c'est pourquoi les gens devraient passer au format Ogg Vorbis. Et si l'on regarde, disons, la vidéo MPEG-2, il y a 39 brevets américains qui sont censées couvrir ses particularités. Donc il y a beaucoup de problèmes de ce type.

28. Jeux libres

PUBLIC : Y a-t-il des logiciels qui soient en quelque sorte des mélanges entre du Creative Commons et du logiciel fonctionnel, par exemple des jeux ou… ?

RICHARD : Eh bien, dans de nombreux cas on peut considérer un jeu comme la combinaison d'un programme avec un scénario. Donc ce serait raisonnable de traiter le programme comme un programme et le scénario comme une œuvre de fiction. Par ailleurs, ce qu'on observe, c'est qu'il est tout à fait utile pour les utilisateurs d'éditer et de republier des versions modifiées de ces scénarios. Alors, bien qu'ils soient semblables à la fiction et à l'art, pas au logiciel, il semble vraiment utile que les utilisateurs soient libres de les modifier.

29. Libertés de la GPL pour les voitures, faire ses propres semences

PUBLIC : Est-ce que vous imaginez que la philosophie du logiciel libre puisse s'étendre aux produits, aux marchandises…

RICHARD : Quand vous dites « produits, marchandises », pourriez-vous donner des exemples concrets ?

PUBLIC : [inintelligible] voitures

RICHARD : Est-ce que la philosophie du logiciel libre doit s'appliquer aux voitures ? OK, eh bien la philosophie du logiciel libre est que vous devez être libre de le copier et de le modifier. Si vous aviez un copieur de voitures, je pense que vous devriez être libre de copier n'importe quelle voiture. Mais il n'y a pas de copieur de voitures, alors la question n'a pas vraiment de sens. Et ensuite, deuxièmement, modifier. Eh bien oui, je pense que si vous avez une voiture vous devez être libre de la modifier, et de fait il y a beaucoup de gens qui modifient leur voiture. Il y a peut-être des restrictions, mais cette liberté existe en grande partie. Donc vous voyez que ce n'est pas vraiment une question pertinente quand vous parlez d'objets physiques. Il n'y a pas en général de copieurs pour les objets physiques.

Si nous imaginons que de tels copieurs existent un jour dans l'avenir, eh bien la situation sera différente et, oui, ce changement aura des conséquences pour l'éthique et la politique. Si nous avions des copieurs de nourriture, je suis sûr que l'industrie agroalimentaire essaierait d'interdire aux gens de posséder et d'utiliser des copieurs de nourriture. Et ça serait un enjeu politique énorme, de même qu'aujourd'hui il y a un enjeu politique énorme dans la question de savoir si les agriculteurs devraient être autorisés à faire leurs propres semences. Je crois qu'ils ont un droit fondamental à faire leurs propres semences, et que c'est de la tyrannie de les en empêcher. Un gouvernement démocratique ne ferait jamais ça.

30. Pas de logiciel est mieux que du logiciel non libre

PUBLIC : [à peu près] Pensez-vous que le logiciel libre puisse être produit en quantité insuffisante parce que personne ne voudrait investir d'argent [inintelligible] ?

RICHARD : Je ne sais pas ce que vous voulez dire par « produit en quantité insuffisante ». Nous voyons que certaines personnes produisent du logiciel libre et d'autres non. Nous pourrions imaginer que plus de monde développe du logiciel libre et, dans ce cas nous en aurions plus. Mais, vous voyez, la tragédie des biens communs était en réalité une question de surexploitation. C'est quelque chose qui peut arriver, disons, à un champ, mais n'arrive pas avec le logiciel. Vous ne pouvez pas surexploiter un programme, vous ne l'usez pas. Donc vraiment, il n'y a pas d'analogie là-dedans.

PUBLIC : L'exemple que vous avez donné est : disons qu'il y a un programme utile et mille personnes qui veulent le modifier. Vous avez dit qu'ils pourraient mettre leur argent en commun et recruter un programmeur pour faire la modification. Mais chaque personne de ce groupe peut dire : « Eh bien, je vais juste laisser les 999 autres payer pour la modification. »

RICHARD : Ils peuvent faire ça mais ce serait assez stupide. Si en fin de compte ils voient que ce n'est pas fait, alors si cela a de l'importance pour eux ils ont avantage à se regrouper et à verser leur contribution pour que la modification soit effectuée. Et qu'ils le fassent ou non, dans les deux cas je ne vois là rien de tragique. S'ils se regroupent, paient pour leur modification et l'obtiennent, c'est bien. S'ils ne se regroupent pas et ne paient pas pour cette modification, c'est bien aussi ; je suppose qu'ils n'y tenaient pas assez. Les deux sont OK.

Le logiciel non libre est malfaisant et nous sommes mieux lotis sans logiciel qu'avec du logiciel non libre. La tragédie des biens communs peut se produire, ou bien par suite de surexploitation, ou bien par suite de sous-contribution, mais la surexploitation est impossible avec le logiciel. La sous-contribution se produit quand un programme est privateur. Il s'agit là d'un manque de contribution aux biens communs. Aussi je voudrais que le logiciel privateur cesse d'être développé. Un programme non libre est pire que pas de programme du tout. En effet, aucune des options ne vous permet d'effectuer une tâche dans la liberté, mais le programme non libre peut représenter une tentation pour les gens d'abandonner leur liberté, et cela c'est vraiment mal.

31. Portabilité du logiciel libre

PUBLIC : Y a-t-il un conflit potentiel entre la philosophie du logiciel libre et la portabilité de [inintelligible] ?

RICHARD : Non, pour moi cela n'a aucun sens. Je ne vois pas de conflit entre la philosophie du logiciel libre et la portabilité. Et dans le monde du libre nous travaillons très dur pour parvenir à une portabilité très large. Nous rendons nos logiciels très portables et nous les standardisons de manière que les autres personnes puissent facilement les porter, ce qui favorise la portabilité dans toutes les directions. Entre-temps, vous voyez Microsoft introduire délibérément des incompatibilités pour bloquer délibérément la portabilité. Microsoft peut faire ça parce qu'elle a le pouvoir. Nous ne pouvons pas. Si nous rendons un programme incompatible et que les utilisateurs n'aiment pas ça, ils peuvent le modifier. Ils peuvent le modifier pour le rendre compatible. Donc nous ne sommes pas en position d'imposer l'incompatibilité à quiconque, parce que nous avons choisi de ne pas essayer d'avoir du pouvoir sur les autres.

32. Logiciels libres rendus inintelligibles à dessein ?

PUBLIC : Quelque chose [inintelligible] masqué [inintelligible] le comprend pas.

RICHARD : Je ne suis pas d'accord avec vous. Pardon, mais c'est idiot. Si vous être en train de dire qu'un programme est difficile à comprendre, ce n'est pas comme si on vous empêchait de le comprendre. Ce n'est pas la même chose que si on vous disait : « Vous n'avez pas la permission de le voir. » Maintenant, si vous le trouvez peu clair, vous pouvez essayer de le clarifier. De fait, les développeurs essaient probablement de le garder compréhensible, mais c'est un travail difficile. Sauf si vous voulez comparer nos logiciels avec les logiciels privateurs pour voir lesquels sont les plus clairs, votre affirmation n'est basée sur rien. D'après ce que j'ai entendu, le logiciel non libre est typiquement bien pire, parce que les développeurs estiment que personne ne le verra jamais, alors ils ne seront jamais embarrassés par sa mauvaise qualité.

33. Logiciel privateur pour garder l'avantage

PUBLIC : Beaucoup de gens qui fabriquent des appareils ou [inintelligible] matériel donnent l'argument qu'ils ont besoin de logiciel privateur pour garder l'avantage sur leurs concurrent, parce que s'ils donnaient le logiciel gratuitement, l'un d'eux pourrait fabriquer l'appareil [inintelligible].

RICHARD : Je ne les crois pas. Je pense que tout ça, c'est de la foutaise, parce qu'ils sont en concurrence les uns avec les autres et que chacun dit : « Nous avons besoin de logiciel privateur pour avoir l'avantage sur les autres. » Eh bien, si aucun ne le faisait, ils perdraient tous leur avantage ? Je veux dire, et alors ? Nous ne devons pas prendre ce qu'ils disent pour argent comptant, et nous ne devons pas non plus acheter leurs produits.

34. Il est interdit d'interdire, qu'est-ce que cette liberté ?

PUBLIC : Je pourrais dire [inintelligible]

RICHARD : Non, je vous en prie. La question que vous posez est peut-être une bonne question, mais s'il vous plaît posez-la de manière neutre, plutôt que sous forme agressive.

PUBLIC : J'ai quelque chose sur le cœur, alors je vais le dire tout haut. Le problème, c'est qu'en inscrivant effectivement [inintelligible] chose et en disant « Vous pouvez redistribuer ce logiciel mais vous devez respecter ces quatre libertés », est-ce que vous n'êtes pas également en train de restreindre ma liberté ?

RICHARD : Non, cela restreint votre pouvoir. Empêcher A de mettre B sous sa coupe n'est pas priver A de liberté, parce qu'asservir les autres n'est pas la liberté, c'est le pouvoir.

Il y a peut-être des gens qui voudraient exercer le pouvoir, et nous les arrêtons, mais c'est bien et cela ne prive personne de liberté.

Je veux dire, vous pourriez tout aussi bien dire que si vous renversez un dictateur, le dictateur va dire : « Vous m'ôtez la liberté de dicter ses actes à chacun. » Mais ce n'est pas de la liberté, c'est du pouvoir.

Ainsi, je fais la distinction entre la liberté, qui consiste à avoir le contrôle de votre propre vie, et le pouvoir, qui consiste à avoir le contrôle de la vie des autres. Nous devons absolument faire cette distinction ; si nous ne faisons pas la différence entre la liberté et le pouvoir, alors nous perdons la capacité de juger si une société est libre ou non. Vous comprenez, si vous oubliez cette distinction, alors quand vous regardez la Russie staliniste vous dites : « Bon, il y avait tout autant de liberté là-bas, c'est juste que Staline la possédait en entier. » Non ! Dans la Russie staliniste, Staline avait le pouvoir et le peuple n'avait pas la liberté ; il n'y avait pas de liberté là-bas, parce qu'il n'y a de liberté que lorsqu'on peut contrôler sa propre vie. Contrôler la vie des autres, ce n'est absolument pas la liberté, pour aucune des personnes concernées.

35. Google peut-il aider le logiciel libre ?

PUBLIC : À votre avis, y a-t-il quelque chose que Google, en tant que société, puisse améliorer dans l'esprit du logiciel libre ?

RICHARD : En fait, je n'en sais pas assez sur ce que fait Google pour avoir un avis. Mais si Google voulait donner un peu d'argent à la Fondation pour le logiciel libre, nous l'accepterions volontiers. J'ai rencontré ici quelques personnes qui travaillent sur un programme libre particulier, à savoir Linux, le noyau. Et je ne leur ai pas demandé si elles publient leurs améliorations. [PUBLIC : Elles le font.] Oh, parfait, alors c'est une contribution. Je veux dire, si vous vouliez contribuer à d'autres logiciels libres, ce serait bien aussi, mais je ne sais pas si vous avez besoin de faire ça. Et naturellement, si un jour vous aviez l'occasion de publier d'autres logiciels nouveaux d'usage général, ce serait bien également.

[RMS, 2010 : Google distribue maintenant quelques gros programmes non libres. Certains sont écrits en JavaScript, et les serveurs les installent sans que vous vous en rendiez compte.]

36. Logiciel libre sur Windows, bien ou mal ?

Je vais prendre encore trois questions.

PUBLIC : Si je développe un logiciel libre pour un système d'exploitation privateur comme Windows, ce que je fais essentiellement, c'est de soutenir le système privateur. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ?

RICHARD : Eh bien , il y a du bon et du mauvais. En ce qui concerne l'usage du code, vous respectez la liberté des autres, donc c'est bien, mais le fait qu'il tourne sur Windows est mauvais. Donc vraiment, il ne faut pas utiliser Windows. Utiliser Windows n'est pas bien. Ce n'est pas aussi mal que d'être un développeur de Windows, mais c'est tout de même mal et vous ne devez pas le faire.

PUBLIC : Donc ce que vous dites, c'est de ne pas le faire du tout.

RICHARD : Oui, n'utilisez pas Windows. Utilisez GNU/Linux et développez plutôt votre programme libre pour GNU/Linux. Et alors il sera bon des deux façons.

PUBLIC : Mais est-ce que cela ne pourrait pas faire connaître cette idéologie aux utilisateurs de Windows ?

RICHARD : C'est possible, mais il y a assez de logiciels libres utilisables sur Windows pour ça. Et le fait est que développer des logiciels pour Windows va créer une incitation à utiliser Windows. Aussi, je vous demande de ne pas le faire.

[RMS, 2010 : plus précisément, faire que des programmes libres fonctionnent aussi sur Windows peut être utile, comme il l'a dit ; toutefois, écrire un programme libre pour Windows uniquement est du gaspillage.]

37. Affaire SCO

PUBLIC : Quelles seraient les conséquences si SCO remportait son litige contre Linux ? Quel serait l'impact sur…

RICHARD : Je n'en sais rien, ça dépend. Cela n'aurait aucun effet sur la GPL. Mais il se pourrait que du code doive être enlevé de Linux. Est-ce que ce serait un gros problème ou un tout petit problème ? Cela dépend de quel code, donc on ne peut pas dire. Mais je ne pense pas que SCO soit un vrai problème. Je pense que les vrais problèmes, ce sont les brevets logiciels, et l'informatique déloyale, et le matériel avec des specs secrètes. C'est cela que nous devons combattre.

38. Difficultés de Stallman avec la dactylographie

PUBLIC : J'ai une question non idéologique. Je suis personnellement très intéressé par votre combat contre les microtraumatismes répétés et par leur impact sur le développement de GNU Hurd.

RICHARD : Aucun impact, parce que je n'ai jamais travaillé dessus. Nous avons recruté une personne pour écrire GNU Hurd. Je n'ai rien eu à voir avec ça. Pendant plusieurs années, je n'ai pas pu me servir beaucoup du clavier, alors nous avons recruté des gens pour le faire à ma place. Puis j'ai constaté qu'en utilisant des claviers à frappe douce je pouvais de nouveau le faire.

39. Open source, bien ou mal ? Pat-riot Act

PUBLIC : Pouvez-vous nous donner votre opinion sur l'open source ?

RICHARD : Eh bien, le mouvement open source est un peu comme le mouvement du logiciel libre, sauf que la base philosophique a été éliminée. Ainsi ils ne parlent pas de bien et de mal, ni de liberté, ni de droits inaliénables. Simplement, ils ne le présentent pas en termes éthiques. Ils disent qu'ils ont une méthodologie de développement dont ils disent qu'elle donne des logiciels d'excellente qualité technique. Ainsi, ils ne font appel qu'à des valeurs pratiques, techniques.

Et ce qu'ils disent est peut-être correct si cela convainc certaines personnes d'écrire des logiciels libres. C'est une contribution utile. Mais je pense qu'ils sont à côté de la question quand ils ne parlent pas de liberté, parce que ce qui affaiblit notre communauté, c'est de ne pas parler de liberté et de ne pas y penser suffisamment. Les gens qui ne pensent pas à la liberté ne donneront pas de valeur à leur liberté, ils ne la défendront pas et ils la perdront. Regardez le Pat-riot14 Act américain. Vous savez, les gens qui ne donnent pas de valeur à leur liberté la perdront.

40. Fin

Alors, merci, et si quelqu'un veut acheter un de ces trucs de la FSF ou…

[Applaudissements]


Notes de traduction
  1. Autre traduction de proprietary : propriétaire. 
  2. ITS (Incompatible Timesharing System) : « Système à temps partagé incompatible », conçu par les hackers du laboratoire d'intelligence artificielle et nommé en opposition avec CTSS (Compatible Time Sharing System), utilisé précédemment au MIT. 
  3. MINCE n'est pas un Emacs complet. 
  4. ZWEI était EINE à l'origine. 
  5. Gnou, en français. 
  6. New veut dire « neuf » ou « nouveau » et, avec l'orthographe française, se prononce « nou ». 
  7. Phonétiquement, « Eh, quoi de neuf ?» ou « Eh, qu'est-ce que GNU ?» 
  8. Il y a peu de chance qu'on fasse la confusion en français, car « entrée libre » est à peu près le seul cas où l'on peut donner à « libre » le sens de « gratuit », mais en anglais les deux significations de free (libre et gratuit) ont à peu près la même fréquence. 
  9. Loi sur le copyright du millénaire numérique. 
  10. Commission fédérale des communications, équivalente à l'Arcep française. 
  11. Drapeau d'émission : ensemble de bits envoyé avec le flux d'un programme de télévision numérique, qui indique si ce flux peut être enregistré ou non et s'il y a des restrictions sur le contenu enregistré. 
  12. Jeu de mot entre holy (saint) et wholly (adjectif utilisé dans la philosophie new age : sain, complet, formant un tout), qui se prononcent à peu près de la même façon. 
  13. John Ashcroft, procureur général des États-Unis (ministre de la justice) de 2000 à 2005, a été à l'origine du PATRIOT Act
  14. L'explication du trait d'union de Pat-riot a été donnée par RMS au cours de son interview du 12 novembre 2012 pour Hacker Public Radio (voir Discours et entretiens), plus précisément à 1h 13min 40sec de l'enregistrement : l'intitulé complet de la loi en question est Uniting and Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism Act (loi pour unir et renforcer l'Amérique en fournissant les outils appropriés pour déceler et contrer le terrorisme), en abrégé « U.S.A.P.A.T.R.I.O.T. Act » ; pour former un acronyme, on a le droit de couper entre P.A.T. et R.I.O.T. aussi bien qu'entre U.S.A. et P.A.T.R.I.O.T., ce qui change la prononciation et évite de faire allusion au patriotisme. Ajoutons que riot signifie « émeute » et que Pat riot évoque le cri des supporters de l'équipe de football américain de Boston, les Pats

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